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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

tribunes et idees

Anamnèse(s)

24 Septembre 2022, 06:58am

Publié par PCF Villepinte

La sale guerre de Poutine et l’incroyable cabriole des temps.

Publié par 

Bascule. 

«L’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi», écrivait Kant. Sept mois après le déclenchement de la sale guerre de Poutine en Ukraine, et comme nous le pensions à l’époque, il est peu d’affirmer à quel point cet événement a chamboulé l’ordre du monde et avec lui bien des consciences. Le chaos du fer et du feu a semé la mort – et la mobilisation, cette semaine, de 300000 réservistes afin de renforcer les troupes dans lest du pays envahi ne présage rien de bon.

Aujourdhui encore, les mots ne traduisent qu’imparfaitement notre durable sidération et nos colères conjuguées, tandis que le retour de l’Histoire par sa face la plus tragique, au cœur de l’Europe, continue d’essaimer sa puissance noire. Tout aura donc fonctionné comme un point de bascule considérable, une sorte de tournant historique que certains jugent désormais aussi important, sinon plus, que le 11 septembre 2001, modifiant durablement certains paradigmes: singulièrement le primat du «politique». Les imaginaires ont bougé, les représentations aussi, sans doute les mentalités. La pandémie avait écrasé les corsets budgétaires; la guerre redessine les équilibres géopolitiques.

Réel. 

Or, la géopolitique s’avère impitoyable dès que se manifestent des signes de faiblesse. Vladimir Poutine ne peut que le constater, tandis que ses troupes viennent d’essuyer une série de revers cuisants, contraintes même à la retraite dans la région de Kharkiv sous la pression de la contre-offensive des troupes ukrainiennes. Bien que le sort des armes soit loin d’être tranché – jusqu’où ira la Russie dans son odieux chantage au nucléaire? – la mauvaise passe que traverse Moscou isole Poutine, comme nous avons pu le constater durant le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, la semaine dernière.

Le «soutien» du président chinois, Xi Jinping, y fut pour le moins modeste. Le retour au réel peut être brutal. Car, après sept mois de conflit, et quels que furent ses buts de guerre et les raisons héritées du récent passé pour en expliquer les «ressorts», Poutine aura réussi à obtenir, en un temps ­record et au prix de milliers de morts et de destructions effrayantes, des résultats à l’opposé de ce qu’il imaginait assurément. 

L’énumération en dit long. A-t-il divisé l’Europe? Non. A-t-il éloigné l’Ukraine de l’UE? Non. A-t-il renforcé le sentiment «russe» sur les territoires conquis? Non. A-t-il tué dans l’œuf le nationalisme ukrainien? Non. A-t-il hâté la fin de l’Otan? Non, tout au contraire, il a réussi l’exploit de relancer les sirènes de l’atlantisme. Enfin, Poutine a mis son pays au ban de la communauté internationale pour un temps long. Sans parler de l’ampleur des sanctions, qui étranglent le peuple russe et, par ricochet et autres représailles «énergétiques», les peuples européens.

Primat

Avec le recul, le soutien assez inconditionnel à l’Ukraine témoigne, surtout, de ce que nos peuples ne veulent pas d’une Europe sans nations. Voici le continent, qui se rêvait en vaste supermarché insouciant et postnational, rattrapé par l’Histoire, dont le tragique est ­l’ingrédient essentiel et le levain. Comme un retour contraint ­à la mémoire du passé vécu et oublié ou refoulé: l’anamnèse.

Beaucoup de nos dirigeants ont longtemps négligé le fait que cette conscience «spirituelle», mais d’abord historique, porte en elle une responsabilité politique. Ils assistent, en acteurs, volontairement ou non, au grand retournement occasionné par cette incroyable cabriole des temps.

Revenir, au fond, au primat du primat du politique. Quelles que soient les conséquences économiques. Le bousculement-­basculement que nous vivons ne présage pourtant pas de notre ­à-venir. ­Le meilleur ou le pire peut surgir. Comme l’écrivait Gramsci: «Du côté de la restauration de l’ancien ou au contraire du côté du nouveau, du côté de la révolution.»

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 septembre 2022.]

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« Nous voulons une France des salaires et du travail »

12 Septembre 2022, 08:01am

Publié par PCF Villepinte

PCF Pétitions, débats, meeting… derrière les polémiques, les militants du Parti communiste sont sur le pont contre la vie chère. Une mobilisation que Fabien Roussel appelle à amplifier.

Julia Hamlaoui L'Humanité

Publié le lundi 12 Septembre 2022

 

«Signez la pétition pour la taxe sur les superprofits et le retour de l’ISF!» Devant le stand du PCF de la Seine-Maritime, dimanche matin, les regards sont parfois encore ensommeillés mais les volontaires pour mettre à contribution les riches et les multinationales ne manquent pas.

 «Cette proposition parle à tout le monde, c’est ultrarassembleur et ça nous permet de montrer que le problème, ce n’est pas ceux qui profiteraient des aides sociales, mais ceux qui engrangent les dividendes», se réjouit Valentin, militant venu de Sotteville-lès-Rouen. Une mobilisation qui a trouvé de l’écho sur la Scène Angela Davis, samedi. Le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, en a fait un des mots d’ordre de son meeting.

 «En cette rentrée 2022, nous disons aux profiteurs de crise: fini labondance des profits et des dividendes, fini les trains de vie en yacht et jet, nous réclamons l’égalité, la solidarité, la justice sociale et fiscale !» a-t-il lancé. Face à un CAC 40 dont les bénéfices sont «passés de 97 milliards à 174 milliards», les mettre à «la diète» et leur «reprendre le pouvoir» est «le sujet»: «Ne perdons pas de temps à gauche à disserter sur les barbecues», glisse le député du Nord.

Passes d’armes et mises au point

Dans les stands, les pétitions pour la justice fiscale côtoient celles pour l’augmentation des salaires et l’emploi. Et c’est l’autre question qui a occupé le week-end des communistes. «Nous nous battons pour une France des salaires et du travail. Éradiquons le chômage et la pauvreté!» a scandé l’ex-candidat du PCF lors de son meeting.

Mais c’est une phrase, prononcée la veille lors d’un traditionnel déjeuner de presse, qui a enflammé Twitter. «La gauche doit défendre le travail et ne pas être la gauche des allocations et des minima sociaux», a lâché Fabien Roussel, expliquant partager les préoccupations de François Ruffin sur la façon dont la gauche parle du travail et s’adresse à certaines des catégories populaires.

L’intéressé n’a pas goûté l’expression: «Opposer la France qui bosse à la France des allocs, ce nest pas le combat de la gauche, ce ne sont pas mes mots», a twitté le député FI. «Ce vocabulaire nest pas le mien, ni le nôtre», avait posté plus tôt son collègue Alexis Corbière. Dans la foulée, Fabien Roussel a multiplié les mises au point: «Je ne veux pas supprimer le RSA, je veux une société où il nexisterait plus parce que le travail et le salaire lauraient remplacé», a-t-il précisé, dimanche, devant une partie des 3000 nouveaux adhérents recensés par le PCF durant la campagne présidentielle.

Le parlementaire du Nord avait aussi profité du débat entre formations de la Nupes à l’Agora de l’Humanité, samedi, pour expliquer sa position. «Je dois dire que je préfère tes discours à tes interviews», lui a alors répondu Julien Bayou, d’EELV, se disant «en plein accord, à cela près quon doit pouvoir se libérer du travail, quand il est contraint».

En pleine crise énergétique, l’envolée des factures et la stratégie d’approvisionnement se sont aussi invitées au premier plan. «Il faut arrêter de nous prendre pour des pigeons. Elle a bon dos, la crise! Linflation est le fruit de la spéculation!» a lancé Fabien Roussel pendant son meeting. Quelques heures plus tôt, c’est avec Gabriel Attal que le communiste croisait le fer sur la question au Forum social.

Au ministre qui juge le «marché européen» indispensable «sinon les Français s’éclaireront à la bougie», tout en promettant de le réformer, le député du Nord, pour défendre le retour à une maîtrise publique, réplique par un jeu de mots inspiré de l’actualité: «LArenh (le dispositif qui permet aux fournisseurs de s’approvisionner auprès d’EDF à prix régulés avant de revendre aux prix du marché – NDLR), pas d’Angleterre, doit mourir!»

Le 29 septembre dans toutes les têtes

Face à ce gouvernement et à sa majorité relative, tout dépendra de la mobilisation, insiste-t-on dans les rangs communistes. «Cette rentrée doit avoir un caractère exceptionnel. Cest pourquoi je vous propose de faire événement lors des journées de mobilisations» des 22 et 29 septembre, a invité Fabien Roussel en conclusion de son discours, samedi.

À ses yeux, «cest dans laction que la gauche trouvera aussi les ressources pour rassembler enfin une majorité de Français». Et il y a urgence. «Linflation est affolante, il va falloir faire entendre la colère; des gens qui travaillent vont être plongés dans la misère», s’indigne Tristan, un jeune militant de 21 ans venu de Poitiers pour sa première Fête. À ses côtés, Eloïse voit l’unité de la gauche comme une «nécessité» pour y parvenir. Mais la jeune femme, si elle a «retrouvé ce week-end un peu despoir», attend encore de la Nupes qu’elle fasse ses preuves. À bien des égards, les semaines à venir s’annoncent décisives.

 

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Républicain(s)

17 Juin 2022, 11:22am

Publié par PCF Villepinte

 

L’odieux procès instruit par toute la Macronie.

Nupes. 

C’est depuis la Révolution française, et par là même la naissance de la République du peuple pour le peuple, que la visée universaliste de la France s’est installée dans notre grande Histoire – et non la pseudo-«permanence» innée d’une nation immuable et éternelle dont l’incarnation symbolique prendrait place à l’Élysée dans la posture spectrale du monarque-élu.

Ainsi donc, tandis que se joueront dimanche le sort et l’à-venir de notre pays lors de l’élection la plus importante, celle des représentants à l’Assemblée nationale, un odieux procès en «antirépublicanisme» est instruit par toute la Macronie contre la Nupes.

L’affaire nous apparaît tellement grotesque, hors de propos, que nous pourrions en rire. Mais l’heure des plaisanteries, alors que la gauche unie se trouve aux portes du pouvoir législatif, aurait quelque chose de déplacé sinon d’irréel. Que se passe-t-il du côté de la majorité présidentielle, pour que, à ce point, de Mac Macron II aux candidats putatifs d’Ensemble, la fébrilité et la peur se transforment en dramatisation à outrance du second tour jusqu’à convoquer «l’intérêt supérieur de la nation», comme l’a déclaré sur un tarmac le prince-président?

Une vérité s’impose. Entre sueurs froides et panique généralisée, nous assistons à une désertion morale et éthique de la Macronie, plus radicalisée que jamais, contrainte de sortir l’ultime argument stratégique tout droit puisé dans le caniveau de la pensée: la diabolisation de la Nupes, par tous les moyens, même les plus abjects.

Stabilité.

 Donner des leçons de République aux héritiers de Jaurès: on aura tout vu, tout entendu. D’autant que les mots perdent leur sens, à laisser croire que le pays serait en proie à des antirépublicains partout.

La tentation de la verticalité absolue se poursuit avec Mac Macron II, comme s’il disait «moi ou le chaos», lorsqu’il ose prononcer ces mots terribles: «Aucune voix ne doit manquer à la République.» Olivier Faure a eu raison de répliquer de la sorte: «Quelle outrance! Désormais, on est macroniste ou on est antirépublicain. À force de convoquer des arguments d’autorité de cette nature, les mots perdent leur sens.» 

Quant à Jean-Luc Mélenchon, atterré par cette séquence surréaliste qui consiste à expliquer qu’une «instabilité» viendrait d’une éventuelle victoire de la Nupes – celle d’un roi sans tête, peut-être? –, il a simplement expliqué: «Je sais où je vais. La stabilité politique dépend de la stabilité programmatique, et elle est chez nous. On va planifier le changement.» Et il a ajouté: «Ne permettez pas à ces gens de tenir le haut du pavé, notre pays en ressortira en lambeaux, nous seuls sommes capables de garantir l’unité.»

Traces.

 Du coup, le pire s’est décliné mécaniquement dans toute la majorité présidentielle, au point d’entretenir la confusion concernant les candidats de Fifille-la-voilà, à juger «au cas par cas». La honte.

Rendez-vous compte: ce jeudi, seuls six candidats LaREM sur 61 éliminés appelaient officiellement à voter pour la Nupes contre le RN. Doit-on redire que, entre partis républicains (précisément), la mobilisation contre l’extrême droite ne se négocie pas au gré des circonstances. La dérive atteint les sommets. Elle laissera des traces. Preuve que Mac Macron II ne tient plus rien dans sa majorité, citons au passage celui qui sauva l’honneur, Pap Ndiaye, qui interpella ainsi ses camarades du gouvernement: «Le combat contre l’extrême droite n’est pas un principe à géométrie variable.»

 Cette semaine, un quotidien national se distingua également, en écrivant: «Le parti de M. Macron ne peut appeler à faire barrage à l’extrême droite pour accéder ou se maintenir au pouvoir, puis ne pas s’appliquer à lui-même cet impératif, sauf à renier son identité et les valeurs qu’il prétend siennes.

Dans le paysage mouvant de cet entre-deux-tours, cette clarification, et ce rejet sans ambiguïté de tout cynisme électoraliste, s’imposent sans délai.» Le bloc-noteur ne changerait pas une virgule. Il s’agissait pourtant d’un éditorial du Monde, signé Jérôme Fenoglio. À bon entendeur…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 17 juin 2022.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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Aristote

15 Juin 2022, 10:26am

Publié par PCF Villepinte

Publié le 15/06/2022 par PCF

Le sociologue Pierre Rosanvallon faisait remarquer récemment « qu’aucun des prédécesseurs de Macron n’est autant allé physiquement à la rencontre des Français que l’actuel président de la République ». Oui, mais à chaque fois c’est pour leur dire « Je vais vous expliquer. » Un peu comme s’il s’adressait à un public de simplets et que la compréhension ne pouvait leur venir que d’en haut. C’est un trait de caractère très largement partagé chez les macronistes. Un dédain de classe « des gens élevés dans la fortune, insolents et sujets à mépriser les autres ». C’est Aristote qui écrivait cela dans sa Rhétorique des passions, il y a 2400 ans.

Gérard Streiff

 

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ENTRETIEN Alain Supiot : « Une société qui donne pour idéal à sa jeunesse de devenir millionnaire se condamne à la répétition des crises »

28 Mai 2022, 07:36am

Publié par PCF Villepinte

Publié le Vendredi 27 Mai 2022

Anna Musso

 

Alain Supiot, juriste, professeur émérite au Collège de France. Hannah ASSOULINE/opale

Alain Supiot a occupé la chaire «État social et mondialisation: analyse juridique des solidarités» au Collège de France. Le professeur émérite a été membre, de 2016 à 2018, de la Commission mondiale sur lavenir du travail. Ses travaux de juriste se sont principalement déployés sur deux terrains complémentaires: le droit social et la théorie du droit. Ses recherches en cours portent sur les mutations de l’État social dans le contexte de la globalisation.

Le titre de votre ouvrage, la Justice au travail (1), a, selon vous, une double signification: la «juste répartition du travail et de ses fruits» et «lexigence de justice comme force historique». Comment articulez-vous ces deux dimensions?

La justice a souvent été conçue comme un ordre idéal et immuable auquel il conviendrait de se conformer. Mais c’est bien plutôt l’expérience historiquement changeante de l’injustice qui est première. C’est la misère ouvrière engendrée par l’essor du capitalisme industriel qui a suscité, au XIXe siècle, la volonté d’en comprendre les causes et d’en combattre l’extension. Cette expérience diffère de celle que peuvent avoir aujourd’hui les travailleurs sous plateforme ou les personnels de santé soumis au pilotage par indicateurs chiffrés.

Autrement dit, la justice n’est pas le résultat d’un «ordre spontané», dun mécanisme autorégulateur de type biologique ou économique; elle est lhorizon defforts toujours recommencés qui visent à réduire les facteurs dinjustice propres à une époque et dans des circonstances données.

L’histoire nous enseigne que plus l’injustice s’aggrave dans les sociétés, plus la violence se développe. La paix est donc fondée sur la justice sociale, comme l’a proclamé l’Organisation internationale du travail (OIT). Comment se fait-il que ce principe ne soit toujours pas entendu?

Les révoltes contre les injustices peuvent être réprimées ou captées par des démagogues qui dirigent la colère sociale contre des boucs émissaires. C’est seulement lorsqu’elles sont animées par un projet politique cohérent qu’elles peuvent accoucher d’une société plus juste. Ce fut le cas au XXe siècle de l’invention de l’État social, qui a permis aux démocraties de triompher des régimes totalitaires.

Son projet a été celui d’une citoyenneté sociale, qui garantisse à chacun une sécurité économique sans laquelle il n’est pas de véritable citoyenneté politique. Mais, comme l’indique le préambule de la constitution de l’OIT, «la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leur propre pays». Autrement dit, la justice sociale doit être un objectif partagé par des nations qui coopèrent à cette fin.

 

Or, depuis bientôt un demi-siècle, la foi en un «ordre spontané du marché» a conduit au contraire à attiser la compétition de tous contre tous, aussi bien au plan international qu’européen ou national. Ériger ainsi en norme fondamentale la poursuite par chacun de ses seuls intérêts particuliers disqualifie l’intérêt public et la frugalité, et engendre inévitablement la violence. Une société qui donne pour idéal à sa jeunesse de devenir millionnaire n’est soutenable ni socialement ni écologiquement et se condamne à la répétition des crises.

En France, «la justice sociale a été édifiée sur trois piliers: les services publics, la Sécurité sociale et le droit du travail». Étant donné leur déconstruction actuelle, que deviennent la justice sociale et la solidarité dans notre pays?

Contrairement à ce que pensent ses promoteurs, cette déconstruction ne conduit pas à l’avènement d’un ordre spontané du marché, fondé sur l’ajustement des calculs d’utilité entre individus animés par la seule poursuite de leurs intérêts privés. Le besoin de solidarité ne disparaît pas mais il se transporte sur d’autres bases – non démocratiques – telles que l’appartenance ethnique ou religieuse, la couleur de la peau ou l’orientation sexuelle. La «justice sociale» est alors invoquée au soutien de revendications identitaires, dont l’inflation est proportionnelle au déclin de la citoyenneté économique et sociale.

Vous écrivez que «la justice sociale ne doit pas être enfermée dans la binarité de lavoir et de l’être, mais souvrir à lagir». Quest-ce à dire?

Il s’agit précisément de dépasser l’opposition entre justice distributive et justice recognitive, c’est-à-dire entre ce qu’on nomme aujourd’hui le «social» et le «sociétal». La première réduit les humains à ce quils ont – à leur patrimoine et leur pouvoir dachat; et la seconde à ce quils sont – à leur identité religieuse, chromatique ou sexuelle. Or il convient de tenir compte d’abord de ce qu’ils font, c’est-à-dire de la contribution qu’ils apportent par leur travail au bien-être commun.

 

C’est l’une des leçons à tirer de la pandémie de Covid. Elle a mis en lumière le sort des «travailleurs essentiels», notamment de ceux qui soignent les malades dans les hôpitaux publics: les médecins, infirmiers, aides-soignants, sans oublier les agents d’entretien ou de restauration, aujourd’hui sous-traités dans tous les sens du terme. Il a bien fallu reconnaître que – peu importe leurs origines, la couleur de leur peau ou leur orientation sexuelle – ils n’étaient pas payés à la mesure du caractère essentiel de leurs tâches (que l’on songe aux écarts vertigineux entre la rémunération d’une infirmière et d’un banquier d’affaires…).

La pandémie a aussi montré que l’hôpital fonctionnerait beaucoup mieux s’il était organisé sur la base de leur expérience de ces tâches, plutôt que par des technocrates ou des cabinets de conseil. D’une manière plus générale, on ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font.

Vous dites que «la gouvernance par les nombres» produit une nouvelle forme de déshumanisation. En quoi consiste-t-elle?

La gouvernance par les nombres traite tous les travailleurs – dirigeants comme dirigés – comme des ordinateurs bipèdes. Ils doivent rétroagir en temps réel aux signaux qui leur parviennent pour réaliser les objectifs chiffrés fixés par des programmes. Ils sont ainsi enfermés dans les boucles spéculatives d’une représentation chiffrée du monde, déconnectée de leur expérience concrète des tâches à accomplir. Bien avant la pandémie, les personnels hospitaliers se plaignaient ainsi de devoir «soigner les indicateurs plutôt que les malades».

Cet enfoncement dans la déshumanisation se traduit par une augmentation considérable des affections psychiques au travail. Ces risques d’altération de la santé mentale n’épargnent pas les classes dirigeantes. Ne percevant plus le monde qu’à travers sa représentation chiffrée, elles perdent pied avec le réel et apparaissent de plus en plus «déconnectées» ou «hors sol».

Le travail sous plateforme, ce qu’on appelle l’«ubérisation», entraîne une résurgence des liens dallégeance. Est-ce une sorte de reféodalisation des rapports humains?

La résurgence des liens d’allégeance est un phénomène général, également manifeste entre les entreprises d’une même chaîne de production, entre l’Union européenne et États membres ou entre États hégémoniques et leurs vassaux. Mais il est vrai que l’ubérisation en offre une manifestation «chimiquement pure».

Derrière la propagande vantant la liberté supposée d’«autoentrepreneurs», cest en effet la structure juridique du servage qui ressurgit avec le travail sous plateforme. En droit féodal, le serf n’était pas un salarié, mais le tenancier de la «tenure servile» que lui concédait son seigneur, moyennant redevance. Cest exactement la formule que cherchent à imposer les plateformes. Elles veulent bénéficier de lactivité de travailleurs quelles pilotent, contrôlent et le cas échéant «déconnectent», sans devoir assumer de responsabilité patronale, notamment contribuer au financement de la Sécurité sociale.

Une caractéristique importante de ces nouveaux liens d’allégeance est en effet de permettre à ceux qui contrôlent les réseaux d’informations et détiennent la réalité du pouvoir de s’exonérer de leurs responsabilités sociales et écologiques.

Comment libérer le travail qui repose sur des liens de subordination dans le salariat et sur des liens d’allégeance pour les travailleurs «ubérisés»?

Concernant ces derniers, il y a des raisons de penser que le gouvernement français, comme l’ont déjà fait la plupart des pays européens et comme le propose la Commission de Bruxelles, devra se ranger derrière la jurisprudence, qui y reconnaît le plus souvent des salariés.

 

Quant au «pacte fordiste», qui avait consisté à échanger la soumission des salariés contre un minimum de sécurité économique, il a été depuis trente ans la cible des politiques néolibérales illustrées en France par les réformes dites El Khomri et Macron. Elles ont notamment cherché à émanciper les entreprises des conventions de branche en matière de salaires et à les engager ainsi dans une course à la baisse des rémunérations, au lieu de se concurrencer seulement sur la qualité de leurs produits. Car c’est la négociation de branche et elle seule qui permet de tirer ainsi vers le haut à la fois cette qualité et le pouvoir d’achat.

L’absurdité de ces réformes apparaît à l’heure où la nécessité d’une telle hausse fait consensus, de même que la suppression des comités d’hygiène et de sécurité s’est révélée une sottise à l’heure du Covid. Plutôt que de courir derrière le moins-disant social, il serait plus à propos, ainsi que le suggère votre question, de concevoir des réformes qui assurent aux travailleurs «la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun».

Cet objectif était peut-être irréaliste lorsqu’il a été proclamé en 1944 dans la déclaration de Philadelphie, mais il est aujourd’hui à notre portée, à condition de mettre nos nouvelles machines intelligentes au service du bien-être et de la créativité des humains et de leurs milieux vitaux, au lieu de s’acharner à faire le contraire. Je mentionne dans ce petit livre quelques signes avant-coureurs de ce très vaste chantier de la liberté dans le travail et de la démocratie économique.

Vous appelez de vos vœux une «véritable mondialisation» pour contrer la globalisation, que vous qualifiez d’«anarcho-capitalisme» menaçant la paix. Comment définir et enclencher une vertueuse «mondialisation»?

Animé par la foi religieuse en un processus historique de globalisation, l’anarcho-capitalisme tend à liquider la diversité des lois et des territoires pour les soumettre uniformément à l’«ordre spontané» dun marché devenu total, censé abolir les solidarités et les frontières nationales et régir uniformément la planète. Pour répondre aux révoltes suscitées par ce processus, un ethno-capitalisme est aujourdhui en plein essor, qui dirige la colère sociale vers des boucs émissaires, désignés par leur religion, leur nationalité ou leurs origines, et offre ainsi un mixte de néolibéralisme et d’identitarisme.

Pour s’extirper de cette double impasse, il faudrait distinguer globalisation et mondialisation. Le monde, au sens étymologique du terme, est le contraire de l’immonde; cest un milieu rendu habitable par le travail des hommes et le respect de leur écoumène (la relation des humains à leur milieu – NDLR). Une véritable politique de mondialisation consisterait à inventer des solidarités nouvelles entre des nations que la révolution numérique et la montée des périls écologiques rendent plus interdépendantes que jamais. Évitant les écueils de la globalisation et ceux des repliements identitaires, une telle politique ferait de la diversité des langues et des cultures une force, et non une entrave sur la voie d’une conception nouvelle de la justice au travail, qui associe l’égale dignité des êtres humains et la préservation et l’embellissement de la diversité de leurs milieux vitaux.

Par ailleurs, vous avez publié et préfacé une nouvelle édition des Lettres persanes de Montesquieu (2). Quelle est l’actualité de ce texte classique?

Si j’ai noué une correspondance posthume avec Montesquieu à l’occasion du tricentenaire des Lettres persanes, c’est précisément parce qu’il est le seul philosophe des Lumières à avoir compris que la compréhension et le respect de la diversité des civilisations n’étaient pas un obstacle, mais bien au contraire une condition de l’émancipation des hommes par la raison. C’est aussi parce qu’il écrit dans une langue admirable, qui nous repose du globish en vigueur chez ceux qui aujourd’hui nous gouvernent.

(1) La Justice au travail, Seuil/Libelle, 68 pages, 4,50 euros.

(2) Les Lettres persanes, de Montesquieu, présenté par Alain Supiot, Seuil/Points classiques, 400 pages, 8,10 euros.

 

 

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L’indécence

27 Mai 2022, 06:29am

Publié par PCF Villepinte

Un million de personnes vont tomber dans l'extrême pauvreté toutes les 33 heures. Dans le même temps, durant ces deux dernières années, un nouveau milliardaire a éclos toutes les 30 heures…

La cruauté des statistiques et des chiffres dit parfois l’inhumanité et l’indécence des puissants. Alors que les «grands» de «l’élite» économique de la planète se réunissent au Forum de Davos, empreints, nous dit-on, d’une certaine «inquiétude» quant à l’avenir du capitalisme globalisé (sic), Oxfam lance un énorme pavé dans cet océan d’orgueil friqué.

Sous la forme d’un rapport explosif, l’ONG alerte le monde en affirmant deux vérités aussi tragiques l’une que l’autre. Primo: en 2022, pas moins de 263 millions de personnes vont tomber dans l’extrême pauvreté, soit un million toutes les 33 heures. Secundo: dans le même temps, durant ces deux dernières années, un nouveau milliardaire a éclos toutes les 30 heures…

En l’espèce, devant semblable réalité, les mots ne traduisent qu’imparfaitement notre sidération et nos colères. Comme l’explique l’une des responsables de ce rapport d’Oxfam, Gabriela Bucher: «Les milliardaires arrivent à Davos pour célébrer une incroyable poussée de leur fortune.» Et elle met en garde: «Nous sommes en train de revenir sur des décennies de progrès concernant l’extrême pauvreté, avec des millions de personnes confrontées à l’augmentation impossible du coût pour simplement rester en vie.» 

En d’autres termes, la pandémie puis les fortes hausses des prix alimentaires et de l’énergie ont constitué une aubaine pour les plus riches. L’histoire toujours recommencée. À tel point que la secrétaire générale d’Amnesty International, Agnès Callamard, en appelle, sans trop y croire, au «devoir moral» des invités du forum et les exhorte à «utiliser leurs vaste richesse et influence pour mettre fin au statu quo».

Reste un fait, l’explosion des inégalités sévit partout. D’autant que la France n’est pas en reste. Du côté de «nos» milliardaires, n’oublions pas que leur fortune a augmenté de 86% en moins de trois ans, avec un cumul de 236 milliards supplémentaires engrangés par les Arnault, Pinault et consorts. De quoi quadrupler, par exemple, le budget de l’hôpital public. Victor Hugo écrivait en son temps: «Et je dis que l’humanité a un synonyme: égalité.» Un beau sujet de campagne avant les législatives, non?

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 24 mai 2022.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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"Si le cœur vous en dit et pour contredire l’air du temps

26 Avril 2022, 09:16am

Publié par PCF Villepinte

 

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Le véritable tronc commun remonte aux Lumières.

8 Avril 2022, 09:56am

Publié par PCF Villepinte

Bilan(s)

 

Projets. 

Nous votons ce dimanche, et le bloc-noteur repense malaisément aux séquences antérieures. Celles de ces derniers mois, bien sûr. Celles des cinq ans aussi, qui ont défilé à la vitesse de la lumière – incapables que nous fûmes d’en dévier le sens, ni la trajectoire mortifère. Question de dynamique, dit-on, de volonté collective, de rapport de forces crédible et durable.

En sommes-nous donc là, à l’heure des mécomptes, quand il s’agit d’imaginer l’à-venir du pays en nous ­efforçant de croire de toutes nos forces que rien n’est encore perdu? Entre optimisme (toujours modéré) et pessimisme (plutôt approprié), les circonstances commandent le pas de côté en tant que bilan de faillite d’une France un peu paumée, prise d’assaut entre les intérêts particuliers et généraux, entre les combats idéologiques dont l’opposition nous effraie autant qu’elle nous afflige.

Car nous avons de qui tenir, et de quoi nous réjouir au fond: une longue lignée nous pousse dans le dos, une belle fratrie nous tire déjà. En vérité, le véritable tronc commun auquel se rattachent nos psaumes d’actualité, comme pour atteindre la source vive, remonte aux Lumières, versus les actuels anti-Lumières qui pullulent et polluent les débats de fond et les projets alternatifs de société.

Nation. 

Il faut du temps et de l’énergie pour mettre en place un autre dispositif de pensée, en une époque maudite où, en effet, la guerre menée contre les valeurs et l’éthique historique des Lumières, comme horizon, se poursuit avec autant de détermination qu’au cours des deux siècles précédents.

Identique rengaine, celle des philosophes du XVIIIe siècle, qu’il n’est pas vain de rappeler: une société représente-t-elle un corps, un organisme vivant, ou seulement un ensemble de citoyens? En quoi réside lidentité nationale d’une nation comme la France? Une communauté nationale se définit-elle en termes politiques et juridiques, ou bien en fonction d’une histoire et d’une culture? Qu’y a-t-il de plus important dans la vie des humains, ce qui leur est commun à tous ou ce qui les sépare?

Que de questions… Auxquelles s’en ajoutent deux autres. Le monde tel qu’il existe est-il le seul envisageable? Un changement radical de l’ordre social en place constitue-t-il un objectif légitime ou l’assurance d’un désastre?

Individu.

 De la conception que nous nous faisons de l’homme dépendent certaines réponses. D’autant que cette question «identitaire», de nouveau à l’ordre du jour, n’a jamais disparu depuis que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert a formulé la définition de la nation selon les Lumières: «Une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue du pays, renfermée dans de certaines limites, qui obéit au même gouvernement». 

Constatation: pas un mot sur l’histoire, la culture, la langue ou la religion. Voilà comment le citoyen vint au monde, affranchi de ses particularités. Sur cette base, furent ainsi libérés par la Révolution les juifs et les esclaves noirs. Pour la première fois dans l’histoire moderne, tous les habitants d’un même pays obéissant au même gouvernement devinrent des citoyens libres et égaux en droits, relevant tous des mêmes lois.

 «Pour la pensée politique représentée par le puissant et tenace courant anti-Lumières, l’individu n’a de sens que dans le particulier concret et non dans l’universel abstrait», expliquait l’historien Zeev Sternhell. Et il ajoutait: «Il convient donc de privilégier ce qui distingue, divise, sépare les hommes. Si la nation est une communauté historique et culturelle, la qualité de Français “historique” devient alors une valeur absolue, tandis que celle de citoyen français se transforme en valeur relative, puisqu’elle désigne une simple catégorie juridique, artificiellement créée.» 

Évidemment, l’affrontement entre les deux traditions politiques continue, pas moins aiguisé qu’hier. La défense de l’universalisme et du rationalisme reste une tâche urgente et complexe, à la mesure de ses enjeux: maintenir ce qui fonde une nation composée de citoyens autonomes. Surtout au moment des grands choix.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 avril 2022.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin

 

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Mac Macron et Fifille-la-voilà sont dans un bateau... 

3 Avril 2022, 07:31am

Publié par PCF Villepinte

Panique(s)

Mac Macron et Fifille-la-voilà sont dans un bateau... 

Noyés.

 Implacable calendrier, filant aussi vite qu’un vol d’étourneaux, sans vraiment savoir dans quelle direction ses vents nous porteront. Ce miroir du temps, comme une mise en abîme, inciterait plutôt à la rêverie.

Mais les désarrois potentiels de promeneurs solitaires – pourtant ni misanthropes ni mal lunés – n’ont rien pour nous retenir, encore moins nous préoccuper plus que de raison. Sous les clapotis de l’actualité, le nez écrasé sur la vitre, l’heure redevient grave face à l’essentiel. Car, dans une semaine, nous y serons donc, à ce premier tour de la présidentielle.

Et nous saurons en quoi et pourquoi les cinq dernières années passées, qui n’auront servi à rien, pèseront ou non dans la balance des mécomptes à la lumière d’un bilan si affligeant qu’il nécessite des techniques de précision pour y voir clair. Les bonnes âmes qui pensaient que le «plus rien ne sera comme avant» de Mac Macron allait se traduire par un aggiornamento avec les politiques antérieures savent depuis longtemps à quoi s’en tenir. Par les gilets jaunes puis la pandémie, qui ont collé au mur tous ses projets et le sens même de sa politique capitaliste décomplexée, l’homme devait soi-disant se réinventer.

À un détail près. Il s’est bel et bien ­réinventé… résolument à droite, comme en atteste la présentation antisociale de son programme pour les cinq années futures. Le «ni gauche ni droite» s’est définitivement transformé en «ni gauche ni gauche» et les crédules qui s’attendaient à ce que le «nouveau chemin» de la Macronie emprunte une rive «progressiste» se sont noyés au milieu du fleuve en crue, emportés par le courant libéral.

Aveu. 

Ajoutons à ce panorama que le niveau d’abstention devient l’un des grands enjeux du premier tour, avec le danger que celui-ci dépasse les 30% des inscrits, ce qui constituerait le record des onze présidentielles de la Ve République. Le politologue Jérôme Jaffré expliquait cette semaine dans le Figaro: «Cela montrerait que la cassure entre les citoyens et le vote constatée aux municipales et aux régionales persiste. Et que la présidentielle perd de sa force comme expression de la volonté nationale.» 

Et il ajoutait cette sorte de prédiction: «Une forte abstention, c’est un risque électoral pour Marine Le Pen dont la base sociale y est la plus sujette. C’est un risque politique pour Emmanuel Macron qui, au soir du premier tour, subirait une pluie de critiques pour avoir minoré la campagne et refusé les débats entre les candidats, qui mobilisent les électeurs.»

 À partir de ce constat lucide, une espèce de peur panique s’empare ces jours-ci de l’Élysée. «Le risque de l’extrême droite est là», aurait dit Mac Macron à ses conseillers, selon le Canard enchaîné, leur précisant: «On n’attaque plus Marine Le Pen sur la radicalité de son programme ni sur sa crédibilité. On s’est habitués à Le Pen.» 

L’état-major du prince-­président-candidat a même constaté le coup de mou en ces termes: «Sur le pouvoir d’achat, nous sommes au-dessous de la main, pas à la hauteur des préoccupations.» Ou encore: «La droitisation du discours n’est pas compensée par des mesures de gauche. Le “en même temps” a glissé vers “à droite toute”. Cela explique que les chiffres se resserrent au second tour.» Bel aveu.

Mépris. 

Jusque-là, sa stratégie s’avérait limpide. Après avoir siphonné la gauche libérale et la droite dite «classique», Mac Macron a ultradroitisé tous ses choix en vue de ce qu’il croyait être son assurance-vie: Fifille-la-voilà. En est-il encore certain? Sa responsabilité est d’ores et déjà historique: en balisant la voie à son adversaire préférée, en lui abaissant un pont-levis, n’a-t-il pas mis en péril la démocratie, sinon la République elle-même?

À moins qu’un autre scénario ne s’impose dans les jours qui viennent et ne renverse la table. Le bloc-noteur aime cette formule: Mac Macron, c’est le programme économique de Fifille-la-voilà, plus le mépris de classe; Fifille-la-voilà, cest le programme économique de Mac Macron, plus le mépris de race. Les Français ne veulent ni de lun, ni de lautre

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er avril 2022.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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ENTRETIEN Hervé Le Bras : « Hier comme demain, le grand remplacement n’a aucune réalité »

2 Avril 2022, 07:26am

Publié par PCF Villepinte

Effaré de voir la thèse raciale et complotiste du «grand remplacement» prendre pied dans la campagne présidentielle, le démographe et historien Hervé Le Bras démonte, en scientifique, l’entreprise de falsification du réel menée par l’extrême droite et reprise aussi à droite.

Nicolas Mathey L'Humanité 

 Publié le Samedi 2 Avril 2022

Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP

Depuis des années, le thème d’une identité nationale fantasmée parasite le débat public. L’expression de «grand remplacement», il y a peu confinée à lultradroite, est utilisée désormais par l’extrême droite officielle, mais aussi par une partie de la droite.

Contre les amalgames et les faux calculs, le démographe Hervé Le Bras tord le cou à cette notion, démontant les très maigres arguments d’un Renaud Camus et de son suiveur Éric Zemmour. Le chercheur insiste sur l’importance de la citoyenneté et de la mixité, de la prise en compte des ségrégations en lieu et place de l’obsession identitaire. Il montre aussi que, paradoxalement, le vote d’extrême droite n’est pas lié localement à la proportion de population étrangère.

Il «ny a pas ou il ny aura pas», selon vous, de «grand remplacement». Pourtant, 61 % des Français se disent convaincus dans un récent sondage de la réalité de cette expression. En tant que démographe, comment démontrez-vous la vacuité de cette notion?

Renaud Camus, le grand prophète du «grand remplacement», dit que, au terme dun temps proche, la population issue de limmigration sera majoritaire dans la population française. Il suffit daller sur le site de lInsee pour voir que cest impossible.

Actuellement, on compte en France 67 millions d’habitants, dont 6,8 % d’étrangers. Les enquêtes de recensement annuelles de l’Insee montrent une augmentation moyenne annuelle de 120000 immigrés depuis 2006, ce qui ferait 3,6 millions dans les trente années qui nous séparent de 2052. Contrairement à ce qu’avance Renaud Camus, il n’y a donc pratiquement aucune chance d’observer 35 millions d’immigrés en 2050. Il faudrait un afflux d’immigrants énorme, ce qui n’est pas le cas de ces dernières années.

Quelles sont les falsifications auxquelles se livrent les tenants de ce «grand remplacement»?

La principale falsification est de s’en tenir au nombre de 400000 entrées par an. Ce qui compte, cest la différence entre les entrées et les sorties. Même Didier Leschi, l’actuel directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), a commis l’erreur de ne considérer que le nombre d’entrées. C’est ne pas tenir compte ni des sorties ni des doubles comptes.

Par exemple, 40 % des étudiants qui ont reçu un titre de séjour repartent moins d’un an après leur arrivée. Or ils étaient 90000 lan dernier. Pour mesurer limmigration, lInsee fait confiance au solde entre les entrées et les sorties, qui est la somme de laccroissement annuel et des décès d’immigrés déjà présents, deux quantités bien mesurées, soit autour de 160000 personnes par an au total, ces dernières années.

Comment «le grand remplacement» sest-il substitué au terme dinvasion et de submersion?

Le terme d’invasion a vieilli, puisqu’elle ne s’est pas produite. Marine Le Pen s’est mise à parler de submersion, terme plus dramatique encore, mais ce terme n’a pas fonctionné non plus. L’expression de «grand remplacement» sest imposée comme un retournement de la preuve.

Traditionnellement, depuis les années 1970, l’extrême droite et une partie de droite considèrent que l’écart de croissance démographique entre le Nord et le Sud va entraîner d’énormes migrations de populations venant du Sud, ce qui se traduira par un «changement de civilisation». Le grand remplacement retourne le mécanisme: cest une évidence, un point de départ, selon Renaud Camus. Il se refuse même à le définir.

Ce discours a un côté apocalyptique: on crée la peur qui entretient ce qui mène à cette peur. La science est battue en brèche. Mon travail entend fournir au débat public des boîtes à outils, des faits, des données solides dont la source et la collecte sont définies. Ces discours de «grand remplacement» renvoient à ce que le politilogue allemand Jan-Werner Müller appelle une idéologie faible, pleine de contradictions, qui consiste à enfiler des slogans. L’immigration fournit le ciment de cette idéologie faible de l’extrême droite, la recette magique pour sortir des contradictions.

Les thèses complotistes relatives au pays réel et au prétendu «vécu» sexpliquent-elles par ces glissements sémantiques?

Éric Zemmour s’appuie essentiellement sur les ouvrages de Renaud Camus. Tous deux se moquent des statistiques, car ils ont posé ce «grand remplacement» comme le point focal, comme la clé de voûte de leur système. Puisqu’il récuse les statistiques, Renaud Camus recommande à maintes reprises «avant tout den croire ses yeux».

Il donne en exemple le fait que son ami Richard Millet se soit retrouvé seul «Blanc» sur le quai d’un métro à la station Châtelet à 18 heures. Pour le vérifier, je suis allé faire des comptages à la même heure à la même station. Tout en prenant en compte le fait que la distinction Blancs et non-Blancs à vue d’œil est incertaine, le résultat moyen a été d’un quart de non-Blancs, ce qui est très différent.

Cela ne signifie pas que Richard Millet ne s’est pas retrouvé seul Blanc sur un quai de métro, mais que des personnes différentes voient des faits différents. Toute la difficulté est de se mettre d’accord sur les faits, de voir les mêmes faits grâce à des procédures rationnelles dont les statistiques font partie. C’est le principe même de la science: répéter les expériences pour vérifier les faits. Toute la science depuis le XVIIe siècle repose sur ce postulat de la vérification.

L’extrême droite nie ce postulat. Elle considère qu’il n’y a pas de différence entre une vision particulière et une vérité générale. Cette façon de raisonner dépasse la question de l’observation. Elle est consubstantielle à l’extrême droite: elle pense en termes de peuple homogène. Chaque personne du peuple représente le peuple entier, y compris le chef. Cest un mécanisme cognitif profond ici à l’œuvre.

Vous critiquez les usages des citations de la part des chantres de ce prétendu grand remplacement. De fait, Zemmour reprend Samuel Huntington (auteur du «Choc des civilisations»), selon qui «la démographie dicte le destin de lhistoire». Quelle réponse le démographe peut-il apporter à cette citation?

Ces formules sont vides de sens. Elles ne sont pas alimentées par des faits. En tant que scientifique, le chercheur s’appuie sur de l’observable. La littérature est pleine de telles déclarations creuses. En sciences sociales et historiques, le nombre d’explications est malheureusement supérieur au nombre de faits. J’ai entendu Zemmour parler des lois de la démographie. J’aimerais qu’il m’en cite une seule.

Il y a des faits, certaines régularités dans les évolutions de population, certes, mais rien qui permette de dégager des lois démographiques strictes. C’est tricher avec le langage. Le fameux «grand remplacement» na pas de sens en démographie. Aucune population nen a remplacé une autre dans notre pays, aussi loin que lon puisse remonter. Les analyses génétiques montrent seulement que il y a plus de 8000 ans, les agriculteurs venus du Proche-Orient se sont mêlés aux chasseurs-cueilleurs qui occupaient louest de lEurope, puis, il y a environ 6000 ans, se sont agrégés des nomades yamnas, venus des steppes russes. C’est tout.

Ce qu’on appelle «les grandes invasions» se composait en fait dassez petits groupes. Ceux qui prennent le pouvoir sont presque toujours de petits groupes qui détiennent une supériorité militaire. Huntington raisonne en termes de religion, et non de population, donc en termes de conversion.

Le grand remplacement consisterait à passer d’un peuple à l’autre. Vous demandez comment définir un peuple et quelle place faire au mélange, à la mixité, au métissage.

Je pars d’une phrase de Renaud Camus selon laquelle un peuple remplace un autre peuple. Mais il n’y a pas de peuple remplaçant et de peuple remplacé. Dans les statistiques de l’Insee, les immigrés sont d’origine très diverse. À l’intérieur même de l’Afrique subsaharienne, comme dans le Maghreb, il y a des cultures très différentes.

L’idée d’un peuple remplaçant homogène n’a aucune réalité. Quant à parler d’un peuple français, les différences sont grandes entre un Corse et un Flamand, un Breton et un Alsacien, d’où la formule de Renan, pour qui être français est «un plébiscite de tous les jours», un acte de la volonté. Un des charmes de la France est sa diversité. Cest une erreur de confondre identité et citoyenneté.

Dans un précédent livre paru chez Actes Sud, « Malaise dans lidentité », je soulignais les difficultés soulevées par ces notions d’identité et de peuple. S’y ajoute la question de la mixité, si importante et souvent masquée, dévaluée. L’Insee a fait un gros travail sur les descendants d’immigrés, définis comme personnes nées étrangères à l’étranger.

La moitié sont des descendants d’unions mixtes, mais traités comme des descendants d’immigrés dans presque tous les tableaux alors qu’ils sont autant descendants de non-immigrés, en général de Français. Cela gonfle les chiffres. On fait comme si le caractère «immigré» était dominant sur le caractère non-immigré.

Dans votre ouvrage, vous ne niez pas que certains problèmes liés à l’immigration se posent dans certaines zones géographiques, notamment la concentration et la ségrégation. Vous parlez de problèmes locaux et non généraux, sociaux et non identitaires.

Je fais allusion à une étude de France Stratégie sur les différences sociales et démographiques entre les quartiers de 40 grandes agglomérations. On y voit clairement la concentration très forte des enfants d’immigrés dans les écoles, notamment en Seine-Saint-Denis.

L’extrême droite a beaucoup utilisé ce cas particulier comme s’il était général. Mais, dans d’autres agglomérations, le niveau d’immigration est beaucoup plus faible, par exemple dans celle de Douai-Lens, pourtant gangrenée par l’extrême droite, même si des différences existent là aussi entre quartiers. Le fait est la concentration d’immigrés dans certains quartiers, non le nombre total d’immigrés.

En outre, quand on parle d’immigrés dans ces quartiers, on parle en fait très souvent de Français, car il s’agit de la seconde ou troisième génération et de descendants nombreux d’unions mixtes, donc de problèmes sociaux. Ce n’est pas un problème d’immigration mais la conséquence de l’immigration mal gérée des années 1960 et 1970.

On ne peut pas changer ce fait en le qualifiant de problème de l’immigration. On doit s’attacher à en traiter les conséquences et particulièrement la ségrégation. Parler de «grand remplacement», c’est assigner une réponse fantasmée globale à des phénomènes qui demandent des traitements locaux. Cette confusion est causée par le langage.

L’enquête de France Stratégie a aussi étudié la concentration des enfants de cadres. Elle est devenue aussi élevée dans les écoles, bien sûr pas dans les mêmes quartiers mais on ne l’évoque pas, surtout à droite ou à l’extrême droite. On jette un voile pudique sur la concentration des riches.

 

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