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tribunes et idees

Du monde capitaliste comme religion

23 Juin 2021, 11:37am

Publié par PCF Villepinte

Du monde capitaliste comme religion

Le seul paradis dont nous puissions rêver est-il « un paradis fiscal » ? La promesse de « faire travailler votre argent » est-elle un acte de foi bien raisonnable pour votre banquier ? Et si le monde capitaliste n’était pas seulement une économie, une société et un État, mais aussi une religion comme le suggèrent Karl Marx et Walter Benjamin ? Une « religion de la vie quotidienne », non pas tournée vers l’au-delà mais vers un ici-bas qu’il faudrait aimer tel qu’il est, avec un culte sans dogme transcendant mais avec le concours de l’église bavarde des économistes, et enfermant bel et bien les représentations et les croyances des sociétés humaines dans lesquelles il s’installe. Une religion des marchandises et de l’argent (une « société de consommation » et « une économie de marché ») fondée sur l’effacement et le mépris du travail humain pourtant indispensable à la création des vraies richesses sociales. Format 14x20 - 200 pages

 

 

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Atrophie(s)

12 Juin 2021, 07:31am

Publié par PCF Villepinte

France, que deviens-tu?

Involution.

 Nous y voilà, à cette pseudo-démocratie à l’anglo-­saxonne: la relation client remplace un à un les services publics et tous les rouages de l’éthique républicaine, tandis que la langue de la gestion comptable et financière supplante désormais les programmes (déchirés), les confiances (déçues) et les fraternités (brisées).

Tout est donc permis, dans cette France malade, et nous nous demandons ce que nous avons bien pu faire pour en arriver là. Horrible pensée, celle de croire que nous n’avons pas perdu une bataille mais la guerre. Régis Debray écrivait en 2018, dans Bilan de faillite (Gallimard): «On peut masquer cette déculottée sous un ton grand seigneur, désinvolture blasée, ironie distante, “au-dessus de ça”. La poésie des ruines. Des simagrées. Tant d’idéaux jetés à la queue leu leu dans une fosse commune auraient mérité, non un sourire de faux jeton, mais une salve d’honneur.» 

Trois ans plus tard, la situation a non seulement empiré, mais elle se dégrade si vite qu’on ne sait plus jusqu’où dérivera le climat politico-médiatique. On ne nous avait pas préparés au culte du «gagnant» et à la pourriture préfascisante qui pollue tout sur son passage. Jamais, depuis la guerre, certains Français n’avaient à ce point engendré une logique d’exclusion dont les relents pétainistes nous ramènent, par un mouvement d’involution, aux années 1930.

Le bloc-noteur le ressasse depuis si longtemps que sa plume tourne à vide dans l’encrier: ne plaisantons pas avec notre lucidité, elle est notre meilleure protectrice à l’heure où les bruits de verre brisé de la haine ordinaire agressent la République en son cœur même. À mesure que monte la menace, la peste brune se diffuse à la vitesse des marées.

Idéologues.

 Regardons froidement la séquence en cours, que nous pouvons nommer: «Le temps de l’extrême droite.» En quelques semaines, nous avons tout connu. L’appel au meurtre de militants de gauche, les diatribes de militaires factieux, les mots de policiers non moins séditieux marchant sur l’Assemblée nationale, les propos d’égout d’idéologues médiatiques, et même une gifle infligée à Mac Macron au cri de ralliement des royalistes…

France, que deviens-tu? La dédiabolisation de Fifille-la-voilà et de la fachosphère atteint de tels sommets que, tenez-vous bien, la gauche est dorénavant présentée comme plus dangereuse que le Rassemblement national par des «intellectuels» et des élus. On connaît la vieille formule: «Plutôt Hitler que le Front populaire», slogan d’une droite extrême soutenue financièrement par le grand patronat de l’époque. Rien n’aurait changé?

Cette semaine, l’écrivain Laurent Binet écrivait ceci sur son compte Facebook: «Calmons-nous quand même, ça reste une petite baffe. L’homme l’a méritée, et quant à la fonction présidentielle, pas la peine de la sacraliser outre mesure. Ironiquement, toutes les réactions qui hurlent au crime de lèse-majesté ont des accents royalistes finalement assez proches de la ligne Action française.

L’autre ironie est que Macron n’est pas payé de ses efforts pour draguer l’extrême droite. Encore une leçon que lui et ses amis enthoveniens n’ont pas su tirer de l’Histoire: à trop vouloir nourrir la bête, elle finit toujours par vous mordre.» Comme le dit également l’historien Patrick Boucheron: «Désigner son adversaire revient à choisir son successeur.» A-t-il tort?

Délices.

 Alors, comment briser la tenaille entre les blocs capitaliste et réactionnaire? Nous pensons à Walter Benjamin: «De tout ce qui jamais advint, rien ne doit être considéré comme perdu par l’Histoire.» Ce samedi, nous défilerons pour retrouver l’élan du combat et tenter d’endiguer la fin programmée de notre démocratie. Face à l’atrophie, rien n’est encore écrit.

Sauf ces phrases de Marguerite Yourcenar: «Agir et penser comme tout le monde n’est jamais une recommandation; ce nest toujours pas une excuse. À chaque époque, il y a des gens qui ne pensent pas comme tout le monde, c’est-à-dire qui ne pensent pas comme ceux qui ne pensent pas… Chaque homme a éternellement à choisir, au cours de sa vie brève, entre l’espoir infatigable et la sage absence d’espérance, entre les délices du chaos et ceux de la stabilité…» Rien à ajouter. 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 juin 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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Affaiblissement(s)

21 Mai 2021, 14:35pm

Publié par PCF Villepinte

Supprimer le corps préfectoral, vraiment?

Consternation. «Un cataclysme… une déflagration!» Ces temps-ci, le langage de certains représentants de la haute administration témoigne d’un malaise si profond que nous ne savons pas jusqu’où ira cette forme de «divorce» avec le Palais. La «réforme de l’État», voulue par Mac Macron, s’apparente désormais à une guerre larvée.

En décidant, début mai, de supprimer le corps préfectoral, tout en conservant la fonction de préfet, le premier sinistre a donc provoqué une nouvelle contestation dans les rangs des serviteurs «locaux» de notre appareil d’État. Une de plus, direz-vous, au sein de «l’élite» républicaine, déjà secouée par la fin programmée des grands corps des trois inspections générales (finances, affaires sociales, administration) et par le remplacement sine die de l’École nationale d’administration (ENA) par l’Institut national du service public (INSP).

Une œuvre de «modernisation indispensable», répète-t-on dans l’entourage du prince-président. Sauf que, cette fois, les préfets ont été cueillis à froid. Beaucoup évoquent une «déstructuration», au nom d’une opération de communication politique de type «quoi qu’il en coûte». Dans le Figaro, un préfet témoignait en ces termes: «Une thérapie de la parole se déploie dans nos rangs. Plus qu’une fronde, c’est l’accablement, la consternation et la démobilisation parmi nous. Mais on ne peut pas s’opposer…»

Autorité

Le bloc-noteur pose la question: les préfets, chargés du «respect des lois» par larticle 72 de la Constitution, senfoncent-ils dans une posture totalement corporatiste, ou tentent-ils de sopposer à une entreprise globale de liquidation, physique et morale, d’un des fondements de la République?

Dans la «préfectorale», comme lappellent les initiés, à la fois survivance du pouvoir bonapartiste et néanmoins symbole fort de la permanence de l’État en toutes circonstances, les hauts fonctionnaires expriment une double crainte: ils redoutent une perte dautorité, mais également une possible inféodation au pouvoir.

Lun précise sa pensée: «Notre force, c’est notre statut. Sans lui, les nouvelles recrues risquent d’être soumises à l’exécutif politique et de ne pas être suffisamment expérimentées. Nous risquons, très vite, d’affaiblir la structuration de l’État, qui est le fruit d’une longue histoire.»

Déluge.

 Après avoir vanté les mérites du couple «maire-préfet», décrit comme le plus efficace à l’échelle locale dans la lutte contre la pandémie, l’annonce de cette «libéralisation» du corps préfectoral laisse songeur. Beaucoup y voient la main de la ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, honnie par les représentants de l’État les plus opposés à cette réforme.

Cette trentenaire, diplômée de l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC) et chantre de «l’efficacité des politiques publiques», est accusée de vouloir transformer les préfets en «managers» des territoires, dans une logique «infantilisante et caporalisante», ce qui réduirait «le bilan des préfets à une sorte de grille d’analyse venant tout droit des méthodes d’entreprises privées».

En appuyant sur tous les leviers de la désorganisation, de haut en bas, à quoi joue Mac Macron? Avec sa logique propre de la fameuse «entreprise France», il sattaque aux corps de l’État et, par là-même, comme sil lassumait, il semble retirer à notre société son espèce «d’armure» qui la protège encore quelque peu, au moment où l’affaiblissement et l’affaissement de la République deviennent dangereux. Après lui, le déluge… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 21 mai 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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Oligopole(s)

22 Avril 2021, 15:44pm

Publié par PCF Villepinte

Oligopole(s)

 

Ultradroitisation et hégémonie politique et culturelle…

Spectre. Cédant à l’irrépressible attrait du trou de serrure – propre au «voyeuriste» de la vie publique parfois comblé, le bloc-noteur aimerait se détacher de l’air du temps, chinant çà et là des petits riens d’interstices susceptibles de nourrir une forme d’optimisme afin d’atténuer cette douloureuse impression de découronnement de l’à-venir.

Difficile, n’est-ce pas, par les temps qui courent de retourner le «cercle de la raison». Ce que nous appelons par routine les leviers de commande semble télécommandé de partout et offre aux heureux élus un peu de poudre d’or à distribuer, comme autant de poudre aux yeux. Vous avez compris ce qui nous inquiète: les urnes sont des boîtes à double fond, électoral et funéraire. Elles recueillent, souvent avec décalage, nos rêves et nos cendres.

Un an tout juste avant l’échéance que vous connaissez, une douloureuse impression simpose en forme de question cruelle: et si la bataille pour l’Élysée se livrait désormais entre trois droites, spectre incluant, cela va sans dire, le prince-président sortant Mac Macron?

À l’étape actuelle, le constat savère douloureux. Une part croissante des débats est désormais captée par lesdites droites RN, LR et LaREM, et plus des deux tiers de l’électorat – ici-et-maintenant, à l’instant T – souhaiteraient s’exprimer en leur faveur. Pendant ce temps, la gauche, les gauches paraissent en voie d’éviction non seulement du second tour mais également de l’agenda du débat public, impulsé par toute la sphère politico-médiatique.

Peur. Nommons les choses: le climat est à loligopole, dans la droite ligne dune tendance inquiétante constatée sur le continent. De quoi s’agit-il? Selon la définition, une condition doligopole se rencontre lorsque nous trouvons, «sur un marché, un nombre faible d’offreurs disposant d’un certain pouvoir de marché et un nombre important de demandeurs», traduit autrement par «situation de marché oligopolistique».

Ces trois droites, en position de quasi-hégémonie politique et culturelle du fait de leurs relais dans toute la société française, sont à la fois agressives (entre elles, contre la gauche) et menaçantes (toujours plus droitières), sachant que le pays, nous le savons dorénavant, est à la merci d’un «accident électoral» qui permettrait à Fifille-la-voilà de sinstaller au Palais.

À force davoir peur, la peur devient leur force. Existe-t-il dailleurs un point commun à cet oligopole? Probablement celui d’emprunter tous les ressorts du Gulf Stream idéologique de l’ultradroitisation, par des approches légèrement différentes bien sûr, mais en couvrant tout l’éventail et en profitant de ces vents dominants pour gonfler les voiles.

Espoir. Cet état de marasme idéologique et politique puise ses racines loin en arrière. Pour le dire clairement: ceux qui pensent que les shows quotidiens de lodieux Éric Zemmour constituent une sorte de «nouveauté», ce serait oublier quarante années dun processus de droitisation et de libéralisme infernal, plus ou moins lent d’abord, puis vécu en accéléré ces toutes dernières années.

C'est le «fruit d’une dialectique subtile, entre offre venue d’en haut et demande venue d’en bas, en raison des crises sociales, du terrorisme et de tant d’autres facteurs provoqués par toutes les propagandes démagogiques, ce qui, après autant de coups de boutoir dans la durée, a peu à peu marginalisé la vraie gauche dans différents secteurs sociaux», comme le résumait la semaine dernière un analyste.

Le constat est posé, reste l’essentiel: la réponse. Peut-être viendra-t-elle, aussi, den bas, depuis les tréfonds de ces colères dues aux crises successives qui saccumulent et ressortiront tôt ou tard. Pour le pire, ou le meilleur. Les peurs nourrissent l’effroi. L’espoir, lui, ouvre un autre processus… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 23 avril 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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Elite(s)

16 Avril 2021, 06:41am

Publié par PCF Villepinte

 

Emmanuel Macron à l'ENA, promotion 2002-2004. 

Briser l’ENA, oui. Mais pour quoi faire?

Creuset. La «méritocratie» républicaine a-t-elle jamais eu un sens, sinon quand elle était incarnée dans la fidélité absolue au temps long et à un horizon indépassable: le service public, le bien commun, la construction dune France de haute tenue en tant quexemple.

En annonçant de manière quasi divine la suppression de l’École nationale d’administration (ENA), notre prince-président souhaite donc montrer qu’il est résolu à prendre une mesure forte pour remettre en cause la morgue de la haute fonction publique… dont il est lui-même issu. Un tour de passe-passe au profit d’une nouvelle institution élitaire? Sans doute. Qui le croit dailleurs sincère?

Au départ, lENA avait pour but de garantir l’égalité daccès aux carrières publiques et de casser les corporatismes des grands corps; assez vite, le projet a rompu avec son ambition démocratique originelle, devenant au fil des années lun des creusets de loligarchie française, formant ces escadrons de hauts fonctionnaires qui, depuis plus de trente ans, passent par l’Inspection des finances, avant de déserter le service de l’intérêt général pour aller s’enrichir dans la finance ou la grande distribution.

Tous, ou presque, ont activement accompagné la casse sociale historique que nous vivons, attisant la crise morale envers «la» politique et l’administration qui la sert par les sommets. Briser l’ENA, oui, bien sûr. Mais pour quoi faire?

Engagement. 

L’idée d’une école nationale de formation des fonctionnaires destinés à occuper les plus hautes fonctions de l’administration remonte à loin. Évoqué pendant la IIe République, porté sous le Front populaire par le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, ce projet progressiste visait à remplacer un système de recrutement disparate. Idée reprise à la Libération, dans une ordonnance du général de Gaulle mise en musique par le ministre de la Fonction publique, Maurice Thorez.

La création de l’ENA répondit, au cours des années suivantes, à l’objectif originel de démocratisation. Avant la grande dérive… Le bloc-noteur, qui côtoya quelque peu Philippe Séguin, se permettra de citer son livre, Itinéraire (Seuil, 2003), lui, le pupille de la nation: «J’avais choisi l’ENA, donc le service public, parce que cela me paraissait, en toute candeur, valoir une entrée en chevalerie.

Voilà bien ce qu’était la République à mes yeux: la possibilité offerte à des roturiers daccéder à un ordre aussi prestigieux quexigeant, sans avoir de lettres patentes à acheter, mais seulement un mérite à démontrer et, surtout, un engagement à prendre, engagement de consacrer sa vie au service du pays, engagement qui valait adoubement…» 

L’homme de la promotion «Robespierre» écrivait ensuite: «Je ne tarderai pas à déchanter. (…) Le pouvoir qu’on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion de peuples n’en hérite. Ce sont des technocrates désignés et contrôlés encore moins démocratiquement qu’auparavant qui en bénéficient, et le déficit démocratique s’en trouve aggravé.»

Esprit.

 D’autres que Philippe Séguin ont honoré l’ENA, en toute lucidité. Cette semaine, l’écrivain et avocat François Sureau déclarait, par exemple: «L’ENA avait été créée pour aider à relever un pays que les avocats, les professeurs et les élèves d’une école de guerre, dont on nous vante à présent les mérites, avaient conduit à la pire défaite de son histoire.

Les énarques, cinquante ans durant, y ont pris leur part. (…) Dans les derniers temps, même abandonnés de l’esprit initial, ils me paraissaient préférables aux maniaques du libéralisme économique, aux gourous du laisser-faire, aux Gafa, aux eurocrates. (…) Non, je n’ai pas aimé l’ENA. Mais, au moment où elle disparaît, avec ses fondateurs, ses rêves de boursiers républicains, son arrogance inquiète et le sens de l’État, je voudrais soulever mon chapeau, et n’être pas tout seul.»

 Un monde meurt, de toute évidence. Mais celui concocté par Mac Macron ne promeut que l’idéologie managériale. D’où la question: lENA seule est-elle en cause, ou sagit-il, plus fondamentalement, de l’à-venir de nos services publics?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 16 avril 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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Peur(s)

2 Avril 2021, 07:01am

Publié par PCF Villepinte

Revoilà la question du «tri» et, avec elle, son lot dangoisses.

Continuum.

 Nos prophètes de légende, sans prise sur l’événement, tentaient toujours de sublimer le malheur passé ou à venir par le merveilleux et l’étalement du mystère dans le temps. La disparition des arrière-mondes et des longues durées donne aux succédanés d’aujourd’hui un air tragi-comique. Loin d’interpréter la catastrophe potentielle, ces derniers tendraient plutôt à en provoquer, surtout quand les interrogations philosophiques – auxquelles ils n’entendent rien – se confrontent à une crise sanitaire d’une telle ampleur.

Depuis un an, conscience humaine et éthique ont été bien chamboulées, au point de bousculer quelques certitudes. Même le vivre-ensemble ne ressemble plus à rien. Sans parler de nos peurs, flamboyantes énigmes de déchirantes vérités, qui attisent nos comportements et tordent les phrases. Cette semaine, d’ailleurs, a resurgi dans le débat public le mot «tri», et avec lui toutes les angoisses possibles et imaginables.

Il y a tout juste un an, au début de la vague épidémique, le bloc-noteur avait déjà évoqué le sujet dans toute sa brutalité: faut-il choisir qui tenter de soigner et qui laisser mourir? En toutes circonstances, l’interrogation paraît déplacée sinon choquante. Nous savions alors que cette question du tri à l’hôpital allait nous accompagner durablement.

L’accès à la ventilation mécanique pour les patients en détresse respiratoire n’est en effet que la pointe émergée d’un continuum du rationnement des chances face à l’épidémie, qu’il faut regarder dans son ensemble, jusqu’à l’hypothèse d’une pénurie de ce que les personnels soignants appellent les «ressources de survie», afin d’éviter la saturation totale des services de réanimation…

Justice. 

Frédérique Leichter-Flack, maîtresse de conférences et membre du comité d’éthique du CNRS, parlait à l’époque d’«abomination morale redoutée». Après une année de déprogrammations de tous ordres, une forme de «tri» subi est déjà à l’œuvre, sachant que, parallèlement, un autre «tri» s’opère depuis toujours aux urgences: à quoi sert dintuber une personne très âgée et atteinte de comorbidité, puisquelle entrera en réanimation intensive sans jamais se réveiller?

Loin d’être seulement labomination morale que lon redoute, des décisions difficiles sont toujours prises et elles doivent combiner respect de l’éthique et principe de réalité une combinaison souvent incompatible. Frédérique Leichter-Flack nous rappelait ceci: «Le tri a précisément été inventé, en médecine d’urgence comme en médecine de guerre, pour remettre de la justice, de l’efficacité et du sens là où ne régnait que l’aléa du fléau.»

 Et elle ajoutait: «Le médecin trieur n’est pas l’ange posté à l’entrée du royaume, il n’est pas là pour jouer à Dieu et dire qui aura ou non droit à la vie, mais pour sauver le plus de vies possible, en refusant de se cacher derrière la Providence ou la distribution aléatoire du malheur.»

Risque.

 Difficile à admettre en tant de paix, n’est-ce pas? Laffaire reste sensible au plus haut point. Car, en période de pénurie, sopère une sorte de basculement dune médecine individuelle, censée donner à chacun ce dont il a besoin, à une médecine collective, qui oblige le sauveteur à prendre en compte, à côté de la victime en face de lui, les besoins de tous les autres au regard du stock de ressources disponibles.

Vous l’avez compris: plus le décalage entre ressources et besoins est grand, plus on aura tendance à basculer dans des pratiques de «tri» dégradées. D’où l’enjeu philosophique et démocratique à très haut risque politique, après des années de casse généralisée de nos hôpitaux. Une mise en abîme…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 avril 2021.]

 

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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L'exercice de l’État

31 Mars 2021, 09:26am

Publié par PCF Villepinte

Le prince-président s’entête à prouver la légitimité de ses choix. 

La politique n’est pas un jeu ni un pari, encore moins un exercice solitaire. Rattrapé par ce que nous nommons désormais la «troisième vague» due au Covid-19, Emmanuel Macron se retrouve au pied d’un mur qui menace de s’écrouler, emportant avec lui toute sa stratégie.

Alors que, depuis un an, la gestion de la crise a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation a donné l’impression de tomber de son piédestal, le prince-président s’entête à prouver la légitimité de ses choix et affirme même qu’il n’a «aucun mea culpa à faire, aucun remords, aucun constat d’échec», ajoutant: «Nous avons eu raison de ne pas reconfiner la France à la fin du mois de janvier parce qu’il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue par tous les modèles.»

Personne n’oubliera ces mots. Car les «modèles» dont il parle avaient précisément prévu ce qui se passe en ce moment. Ne pas reconnaître ses erreurs est un problème; ne rien apprendre de ses erreurs est une faute grave. À la vérité, puisque les décisions de Macron paraissent échapper à la rationalité scientifique, comment s’étonner que les citoyens ne comprennent rien aux tergiversations et doutent même de l’efficacité des mesures actuelles?

Notre ici-et-maintenant en dit long sur notre pays, gangrené par des institutions d’un autre âge. Un homme concentre à lui tout seul l’exercice de l’État à son degré le plus essentiel. Regardez à quel point chacun s’impatiente de savoir s’il parlera ou non, et quand! L’épidémie semble hors de contrôle, les hôpitaux sont submergés, les classes ferment, la vaccination reste apathique et nous attendons la bonne parole venue den haut.

Une folie si peu démocratique quelle cadre mal avec notre idée de la République. Imaginez d’ailleurs l’éventuelle séquence politique si d’aventure le prince-président, dépassé, annonçait un nouveau confinement obligeant les Français à rester chez eux, après avoir assuré que le virus ne devait pas nous empêcher de «prendre l’air». Comment qualifierions-nous, dès lors, sa gestion d’hier et d’aujourd’hui? Dun exercice défaillant de l’État. Tout simplement. 

[EDITORIAL publié dans l'Humanité du 31 mars 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

 

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Frédéric Lordon : « Le communisme se doit de faire valoir ses contenus propres, positifs »

19 Mars 2021, 10:40am

Publié par PCF Villepinte

L'Humanité (Extrait)

Dans Figures du communisme (1), vous montrez l’urgence de refermer «la longue parenthèse de la préhistoire du capitalisme». Pourquoi «sortir» de ce système et de son mode de développement est-il «à ce point» vital?

Frédéric Lordon Pour une raison des plus simples et, me semble-t-il, des plus impérieuses: le capitalisme détruit lhumanité. Il la détruit du dehors, en lui rendant la planète inhabitable.

Il la détruit du dedans, en démolissant la vie concrète des individus, poussés par l’exploitation, à bout de souffrance, de dépression, d’épuisement – parfois jusqu’à se tuer eux-mêmes –, en libérant chez les dominants des tendances sadiques inhumaines, en détruisant les liens sociaux par la marchandisation de tout, en faisant régner partout dans la société la misère intellectuelle, culturelle et morale de l’entreprise, spécialement dans les start-up, dont la langue dégénérée dit à elle seule de quelle forme de vie effondrée elles sont le «joyau».

Nous savions tout ça depuis un moment, et voilà maintenant qu’il y a les épidémies, dont le Covid-19 n’est que la première. Bien sûr, le discours hégémonique s’empresse de nous le faire voir comme un événement malheureux et surtout totalement exogène. Malheureusement, il y a des raisons de plus en plus sérieuses de penser que le déchaînement viral a tout à voir avec la dévastation environnementale dont le capitalisme est le véritable agent.

Le Covid-19, comme bon nombre des saloperies qui suivront, est le produit même du capitalisme. La crise du Covid est une crise du capitalisme. Survenant sur un commencement de prise de conscience, à la fois tardive et alarmée, à propos de la destruction, en voie d’être irréversible, des conditions de l’habitabilité terrestre, le phénomène pandémique, pourvu qu’on le rapporte à ses vraies causes, devrait aider à «concentrer les esprits». Et à faire cheminer lidée que, désormais, le capitalisme est un péril pour lhumanité.

Face au capitalisme et son imaginaire de l’argent, vous dites qu’il faut mener «un combat dimages». Vous avancez une «société humaine», celle dun communisme «luxueux»…

Frédéric Lordon L’exercice des «figures» était dautant plus nécessaire que le simple mot «communisme» suscite par réflexe une avalanche dimages historiques toutes plus repoussantes les unes que les autres, à base dappartements collectifs, de Gosplan fou et de goulag. Qui pourrait avoir la moindre envie de communisme devant pareil spectacle?

Mais ces images appartiennent à tout ce quon veut sauf au communisme. Les expériences historiques doù elles sont tirées ne peuvent à aucun titre être dites «communistes». À ces images désastreuses, réelles au regard de l’histoire, mais mensongères quant au communisme, il faut opposer d’autres images, si elles sont encore d’anticipation – puisque en définitive le communisme n’a jamais, n’a pas encore, eu lieu.

Ces images sont celles de la garantie économique générale qui, du moment où elle libère les individus de la servitude de la vie à gagner, et surtout des contraintes dans lesquelles elle se gagne, les place dans les conditions de s’adonner librement à leur activité d’élection. Librement, c’est-à-dire en donnant le meilleur d’eux-mêmes. Même quand ils sont pris dans le salariat, les gens ne rejettent pas forcément leur activité en tant que telle. Ils souffrent des conditions dégradées dans lesquelles la férule capitaliste les leur fait faire.

C’est simple: quand les gens récupèrent la possibilité de faire les choses bien, ils les font bien. Donc belles. Le communisme luxueux, cest de vivre entouré de moins dobjets, mais engendrés de libres désirs, donc beaux et bien faits.

Comment faire vivre ces figures du communisme? Face à un système hégémonique de domination, il y a les «luttes ensemble». Est-ce suffisant?

Frédéric Lordon Ça ne peut l’être qu’à la condition de donner sa vraie qualification à la «lutte ensemble»: révolutionnaire. Cest dailleurs la suite logique de mon hypothèse quant à la fermeture historique de la «possibilité social-démocrate».

Le capital a conquis une emprise si totale sur les sociétés que rien, sinon une force proprement renversante – révolutionnaire –, ne pourra plus le conduire à lâcher quoi que ce soit. Il faut s’en convaincre: on nobtiendra plus rien de lui. Cest bien la raison pour laquelle toutes les forces politiques ou syndicales qui se sont historiquement inscrites dans l’horizon de la «transaction social-démocrate» sont vouées à la crise terminale.

En nobtenant plus rien, logiquement elles ne servent plus à rien. Pendant ce temps, le capitalisme poursuit, déchaîné, sa course folle vers le désastre. Mon livre n’a pas d’autre intention que de rendre ces choses aussi claires que possible, et qu’on en tire les conséquences.

Quels sont alors la stratégie politique et le sujet révolutionnaire?

Frédéric Lordon Je ne crois pas que la réponse préexiste à la question. Elle se dégage dans le mouvement même, tel qu’il fait l’histoire révolutionnaire.

 

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Épuration(s)

12 Mars 2021, 10:05am

Publié par PCF Villepinte

Quand on veut tuer l’université, on l’accuse « d’islamo-gauchisme »…

Amalgames.

 Ainsi donc, nos universités seraient gangrenées par toutes les tares idéologiques possibles et imaginables. Professeurs, étudiants, syndicats, tous dans le même sac!

Depuis que la ministre de lEnseignement supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, a réitéré sa volonté d’une enquête sur «les radicalités», «les études postcoloniales», «l’intersectionnalité» ou encore « l’islamo-gauchisme », nous assistons à un déchaînement politico-médiatique d’autant plus ahurissant qu’il s’abat aveuglément en toute globalité, sans distance ni réflexion, procédant à des amalgames sectaires et grossiers, sans fondement historique, dans le simple but de nuire et de fermer toute possibilité de débat.

 Mais que se passe-t-il dans ce pays pour que ce « procès » en « islamo-gauchisme » atteigne le monde universitaire, après avoir frappé une partie de la gauche? Si lexpression même na rien dinnovant par son caractère définitivement excluant, elle gagne en visibilité depuis quun certain Manuel Valls la utilisée.

 Partant du principe que le supposé islamo-gauchisme « gangrène l’université et toute la société », l’ineffable madame Vidal a ainsi demandé au CNRS de dresser « un bilan de l’ensemble des recherches » qui se déroulent en France, pour distinguer ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme. Les mots sont choisis, au risque de susciter l’incompréhension de nombreux Marcheurs, le courroux des universitaires, sans parler du recadrage du CNRS lui-même, puisque le Centre national de la recherche scientifique décida finalement de condamner ce qu’il appelait une «instrumentalisation de la science» et «les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche», avant d’asséner le coup de grâce: « L’islamo-gauchisme, slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique. »

Conflit. 

Fin de partie? Pas du tout. La polémique gronde, enfle tant et tant que « l‘ennemi intérieur » est désigné à longueur dantenne: luniversité. Effarant moment, celui qui consiste à lancer dans ces lieux du savoir une campagne d’épuration en ramassant « dans un caniveau idéologique une épithète aux sinistres résonances, comme l’écrivait cette semaine dans Libération le philosophe Étienne Balibar. 

On peut se désoler – c’est mon cas – de voir les porte-parole de la “qualité de la science française’’ vouloir interdire à nos étudiants de participer à de grands courants internationaux d’innovation et de pensée critique, censés attenter aux valeurs républicaines, nous enfermant ainsi dans le provincialisme et le chauvinisme ». 

Celui-ci ajoute:« Le conflit fait partie des lieux du savoir. Quel rapport y a-t-il, dans le champ desdites sciences humaines et sociales, entre la nécessité de prendre parti et celle du savoir pour le savoir – le seul qui mérite ce nom en vérité?» Étienne Balibar, à contre-courant, se veut formel: luniversité doit, plus que par le passé encore (malgré une riche histoire depuis Mai 68), «ouvrir ses portes et ses oreilles à l’extérieur de la société ou, mieux, de la cité», assumant ainsi des sujets «irréductiblement conflictuels », puisque ces conflits existent et devraient nourrir les idées jusque dans les «enceintes réservées aux discours», là où, précise-t-il, « l’idéologie est toujours déjà dans la place sous une forme plus ou moins “dominante’’ ».

Le philosophe démontre ainsi à quel point le savoir parvient au concept non pas en se protégeant de la conflictualité, mais en l’aiguisant, en l’intensifiant autour de grandes alternatives « ontologiques ». Et il prévient, par ces mots: « L’histoire de la vérité n’est pas dans la synthèse, même provisoire, mais dans l’ascension polémique, vers les points d’hérésie de la théorie. » 

Islamo-gauchisme, militantisme, pourquoi pas communisme et marxisme: pour noyer son chien, on laccuse de tous les maux. La caste supérieure prépare-t-elle la liquidation des départements de sciences sociales, et bien au-delà?

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 mars 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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Thérapie(s)

11 Mars 2021, 07:43am

Publié par PCF Villepinte

 

Le succès de la série nous parle de notre époque.

Divan.

 Penser la fin de ce monde-ci, l’anticiper, a-t-il un rapport quelconque avec la psychanalyse? En somme, quelle serait la part du «je» et du «moi profond» pour y participer, non pas égoïstement mais «individuellement» pour ­concourir, ensuite, au bien commun? Le phénoménal succès télévisuel de la série En thérapie nous en dit sans doute plus sur notre époque.

Le bloc-noteur n’a pas été le seul à s’allonger, depuis son canapé, sur le divan du docteur Philippe Dayan, incarné par l’extraordinaire acteur Frédéric Pierrot. Plus de 10 % de parts de marché la première semaine de sa diffusion sur Arte, près de 17 millions de vues sur le Web.

Des huis clos haletants, des drames tout en intimité où défilent dans les mots des protagonistes –et dans nos têtes chercheuses, comme des allers-retours avec soi-même les blessures, les terreurs, les névroses, les souffrances, les ­solitudes, lamour, la mort, la vie Banal, direz-vous?

Freud.

 En décembre dernier, des psys alertaient le pays sur cette «troisième vague psychiatrique» à venir, réclamant des moyens pour permettre aux citoyens en difficulté d’avoir accès à des consultations peu coûteuses. Mais il y a un monde entre la fiction et la réalité. D’autant que cette méthode de soin, critiquée et parfois honnie depuis au moins vingt ans, a vécu un renversement historique: elle était passée dune théorie incontestée à une discipline proche de lescroquerie au nom dune diabolisation de la science, sans comprendre ce quest le scientisme, et non pas la science, jusquà la dénonciation de l’humanisme, de la philosophie de Freud.

Tout dans le même sac. Dans De quoi demain, livre de dialogue avec Élisabeth Roudinesco (Fayard-Galilée, 2001), Jacques Derrida évoquait ce qu’il appelait «les deux avis de décès prématurés, ces deux prétendues morts, celle de Marx et celle de Freud». Il ajoutait: «Elles témoignent de la même compulsion à enterrer vivants les trouble-fête encombrants et à s’engager dans un deuil impossible. Mais les survies de ces deux “morts” ne sont pas symétriques.

L’une affecte la totalité du champ géopolitique de l’histoire mondiale, l’autre n’étend l’ombre de son demi-deuil qu’aux États dits de droit, aux démocraties européennes, judéo-chrétiennes, comme on dit trop vite.» Et il demandait: «Lurgence aujourd’hui, n’est-ce pas de porter la psychanalyse dans des champs où elle n’a pas été jusqu’ici ­présente? Ou active?»

Politique.

 La recherche scientifique a fait subir au narcissisme humain, au «moi», trois grandes vexations. Une vexation cosmique: ne plus être au centre du monde (­Copernic). Une vexation biologique: ne plus être semblable à Dieu mais à un animal (Darwin).

Une vexation psychologique, la plus douloureuse: ne plus être le maître en sa demeure (Freud). Vivons-nous le retour de la psychanalyse, jusque et y compris dans des sphères insoupçonnables?

Rappelons-nous la définition de la «déconstruction» derridienne, pratique philosophique qui touche aussi, sinon avant tout, au champ politique. Le terme «déconstruction», emprunté à larchitecture, signifie «déposition», «décomposition» ou «désédimentation» d’une structure, qui renvoie à un travail de la pensée inconsciente («cela se déconstruit»), et qui consiste à défaire sans jamais le détruire un système de pensée hégémonique ou dominant.

Jacques Derrida confessait: «J’aime l’expression “ami de la psychanalyse”. Elle dit la liberté d’une alliance, un engagement sans statut institutionnel. (…) Cela suppose une approbation irréversible, le “oui” accordé à l’existence ou à l’événement, non seulement de quelque chose –la psychanalyse mais de ceux et de celles dont le désir pensant aura marqué lorigine et lhistoire. En aura aussi payé le prix.» D’abord penser contre soi-même… 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 mars 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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