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tribunes et idees

Maboula Soumahoro: "Les Noirs restent assignés à un statut social et politique hérité de l'esclavage"

20 Juillet 2020, 07:39am

Publié par PCF Villepinte

L'Humanité Entretien réalisé par Eugénie Barbezat

 

Alors qu’une nouvelle manifestation est organisée à Beaumont-sur-Oise par le comité Adama Traoré, la spécialiste de la diaspora noire africaine appelle à la fin du déni concernant le racisme et à sa compréhension fine, seul moyen pour arriver à le combattre. Entretien avec Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences en civilisations du monde anglophone à l’université de Tours.

Dans son ouvrage le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire (la Découverte), la chercheuse interroge sa propre histoire, la perception que la société française a d’elle, au regard de l’histoire coloniale et impérialiste de notre pays. Elle revient sur les pages occultées du récit national et sur les constructions raciales qui continuent de fragmenter notre société.

Pourquoi le Triangle et l’Hexagone?

Maboula Soumahoro Le terme «Hexagone», communément employé pour désigner la France, a le désavantage de passer sous silence tous les territoires ultramarins, qui pourraient élargir notre vision de ce pays, et ce titre rappelle que la France se situe dans le triangle atlantique, qui, à partir de la fin du XVe siècle, a mis en relation les continents africain, européen et américain. Cette rencontre fatidique, fondée sur le commerce triangulaire, c’est-à-dire le déplacement forcé, violent des populations africaines vers l’Europe (notamment le Portugal), avant d’être acheminées vers les Amériques, a fondé le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Nos sociétés occidentales sont le fruit de la transformation économique et politique qui a conduit à l’avènement du capitalisme, via l’accumulation rendue possible par le travail gratuit des esclaves, comme l’a montré l’historien trinidadien Eric Williams dès les années 1940 dans son ouvrage Capitalisme et esclavage. Il est vrai que l’esclavage existait déjà durant l’Antiquité. Néanmoins, ce qui est nouveau à partir de la fin du XVe siècle, c’est le caractère massif et «industriel» du phénomène et, surtout, le fait quil associe lesclave à une couleur de peau. Cette assignation de la couleur noire à un statut social et politique est datable; celui-ci a forgé de nouvelles identités qui restent prégnantes aujourdhui.

En quoi l’invention de l’identité noire et celle de l’identité blanche sont-elles liées temporellement et structurellement?

Maboula Soumahoro Avant la colonisation, les habitants du continent africain ne se définissaient pas davantage comme «Africains» que les peuples du continent européen comme «Européens». Une fois quils ont instauré la traite et lesclavage, les Européens ont voulu légitimer cette entreprise qu’ils savaient criminelle. Ils ont alors inventé un discours, afin de déshumaniser les personnes qu’ils asservissaient et avaient la volonté d’exploiter de manière pérenne. C’est pour cela que les Noirs ont été associés à une humanité amoindrie ou niée. Simultanément, l’identité blanche, dite supérieure, et les privilèges qui lui sont associés, est née. Ces identités «opposées» sont interdépendantes et nécessaires au maintien du système. Il est important de noter, même si cela peut paraître difficile à imaginer aujourd’hui, que les êtres humains ne se sont pas toujours définis en fonction de leur couleur de peau. Historiquement, les significations assignées aux couleurs de peau sont assez récentes. Il s’agit aujourd’hui de les déconstruire et surtout de ne pas les essentialiser. Au fil des siècles, il y a eu beaucoup de manières de décliner les identités, en fonction du degré supposé de civilisation (barbare/non barbare), de la religion, du régime alimentaire, etc. Personnellement, j’ai décidé de faire de la construction de l’identité raciale mon objet d’étude.

Qu’entendez-vous exactement par le terme «race»?

Maboula Soumahor Il ne s’agit évidemment pas de biologie. Il s’agit de races construites socialement, politiquement et historiquement. Mais il reste, hélas, important de le préciser, car toute une tradition scientifique, notamment au XIXe siècle, a tenté d’établir des hiérarchies humaines, de «théoriser» une infériorité des personnes noires, en mesurant leurs crânes, etc. On a eu la confirmation lors de la Seconde Guerre mondiale que lorsque l’on veut génocider un peuple, en l’occurrence les juifs et les Roms, on les infériorise pseudoscientifiquement. C’est ce qu’ont fait les médecins nazis. Je pense aussi qu’il est un peu facile d’évacuer la question des tensions raciales en disant «nous sommes tous des êtres humains». Si nous étions tous uniquement des êtres humains, le monde ne serait pas dans l’état dans lequel il se trouve! Quand on regarde l’organisation des sociétés, le fait d’être un homme, une femme ou une personne trans, celui d’être valide ou non, de venir d’un centre-ville ou d’une banlieue sont autant d’éléments déterminants quant à la place à laquelle chacun peut accéder. On ne peut pas nier, non plus, que ce à quoi renvoie la couleur des corps des personnes implique des présupposés. C’est uniquement de cela que je parle quand j’emploie le mot race. Et je suis toujours étonnée de devoir me justifier quand je le fais.

Vous évoquez la charge raciale, de quoi s’agit-il?

Maboula Soumahoro Il s’agit d’abord de toutes ces injonctions à témoigner et à expliciter la violence des agressions racistes récurrentes et à «régler nous-même» le problème en faisant de la pédagogie. Paradoxalement, la charge raciale se traduit aussi par un silence imposé aux victimes de racisme. Il ne faut pas témoigner pour ne pas déranger, pour ne pas compromettre son accès à un emploi ou un logement par exemple, ou encore ne pas passer pour une personne difficile, obsédée par des problèmes liés à sa couleur de peau. En réalité, on ne peut pas parler d’autre chose si ces occurrences racistes viennent polluer notre existence quotidienne, nos trajectoires et nos vécus! Se faire entendre est dautant plus difficile que nos témoignages dérangent le confort moral de personnes qui n’ont pas envie de se sentir racistes. Concrètement, admettre et donc combattre les discriminations revient de fait à abolir des privilèges… Ce à quoi ceux qui les détiennent ne consentent pas forcément. Le non-dit sert à maintenir le statu quo.

Vous expliquez qu’en tant que femme noire, vous êtes régulièrement confondue avec d’autres femmes ayant la même couleur de peau que vous…

Maboula Soumahoro Sur un plateau de télévision, si Rokhaya Diallo est invitée, on ne m’invitera pas, car on se dit qu’une seule femme noire suffit. Depuis que j’interviens dans le champ médiatique en tant que chercheuse, on m’a comparée souvent avec Rama Yade ou avec Sibeth Ndiaye… Peu importe que nos parcours, nos discours, nos centres d’intérêt soient différents. Autre exemple: récemment, on a mis en une de l’Humanité la photo de Ndella Paye à la place de la mienne. Me confondre avec cette militante afro-féministe, antiraciste revient à nier mon individualité. Dans le fonctionnement raciste, il y a cette notion de l’effacement: créer des groupes au sein desquels les personnes sont interchangeables.

Comment faire évoluer les consciences à propos du racisme?

Maboula Soumahoro Le plus difficile est de faire face à la dénégation. On assiste, en France, à un refus catégorique de prendre conscience des conséquences du déploiement colonial et des conquêtes impérialistes sur le présent, et sur la perception actuelle des corps. C’est vrai à tous les niveaux de la société et même au sein de l’université. Quand, à mon retour d’une année d’études aux États Unis, j’ai souhaité faire ma thèse, en France, à propos des mouvements séparatistes noirs américains, on m’a déclaré que ces sujets n’avaient pas de valeur scientifique au sein de l’université française. Derrière cette phrase sibylline, j’ai compris que parce que j’étais noire, mes professeurs pensaient que je ne pourrais pas avoir suffisamment de distance par rapport au sujet. Évidemment, cela n’a jamais été énoncé comme tel, mais je l’ai ressenti, vécu. Ce qui est intéressant, c’est que ce malentendu révèle qu’il existe un lien entre une Française ayant grandi dans un milieu pauvre de la banlieue parisienne comme moi et une militante noire américaine par exemple. C’est une question qui m’intéresse en tant que scientifique. «Quest ce qui me lie avec les Noirs des autres continents?» Le fait de chercher à comprendre, à décortiquer les choses finement, à en saisir la complexité. Pouvoir produire de la pensée et de la scientificité à partir de ces hiatus serait un grand pas. Atteindre la psyché des gens passe par l’enseignement, la culture et aussi la formation des magistrats, des policiers. Une société sans catégories infériorisées est un but à atteindre. Hélas, l’universalisme est encore loin.

Vous racontez que l’acceptation de votre identité noire s’est faite grâce à votre passage aux États-Unis. Il semble que l’acceptation de l’existence de violences policières en France se soit faite aussi via des images d’outre-Atlantique, celles de George Floyd en l’occurrence…

Maboula Soumahoro Depuis St John de Crèvecœur ou Tocqueville, la France a le regard porté sur les États-Unis. Les médias français mainstream aussi. Ils ont donc couvert l’affaire George Floyd. Sans cela, l’écho fait aux violences policières en France n’aurait sans doute pas eu tant d’ampleur alors que la famille d’Adama Traoré se bat depuis 2016 pour connaître la vérité sur la mort de ce jeune garçon noir, précédée et suivie de dizaines d’autres dans des conditions similaires. Mais ce parallèle entre la France et les États-Unis n’est pas nouveau puisque les organisateurs de la marche pour l’égalité de 1983 reconnaissent s’être inspirés de la marche chaperonnée par Martin Luther King en 1963, à Washington. Aujourd’hui, toute une jeunesse s’est levée pour aller manifester les 2 et 13 juin, c’est impressionnant. Mais ce qui m’intéresse, c’est la pérennisation de cette dynamique. En 1983, la marche pour l’égalité avait rassemblé 100000 personnes, mais toute cette énergie déployée alors a été dévoyée. Si cela n’avait pas été le cas, j’imagine que nous ne parlerions pas encore, en 2020, des mêmes thématiques. J’espère que l’on est à un moment différent de cette histoire française qui laissera place à des transformations profondes de la société.

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Penser un monde nouveau.

14 Juin 2020, 07:18am

Publié par PCF Villepinte

 

 

Vendredi, 12 Juin, 2020

«La France doit reconstruire une industrie forte au service de la santé publique », par Jean-Michel Toulouse, Jean-Luc Malétras et Jean-Pierre Escaffre

Sylvestre Rome

Pourquoi, dans le cas spécifique des politiques de santé, une industrie souveraine est-elle primordiale?

Jean-Michel Toulouse. La santé recouvre nos vies personnelles et nos relations sociales, conditions de nos actions. Elle repose fondamentalement, dialectiquement, sur la cohérence des systèmes culturels et de nos moyens matériels à disposition. C’est ce qui conditionne nos autonomies d’action au niveau individuel, et socialement détermine les décisions politiques au niveau d’une nation, ce qui est communément désigné par souveraineté et qui permet une politique cohérente et efficace. Par industrie souveraine, nous désignons à la fois les systèmes culturels et les moyens matériels industriels aptes à créer les conditions de ses conceptions et de ses réalisations collectives, efficientes et efficaces au regard des spécificités des populations diversifiées qui caractérisent la France du fait de sa construction historique. Contrairement à ce qui est fréquemment avancé, il n’existe pas de système de santé universel. Il n’existe donc pas de moyens matériels adaptables partout dans le monde. Par exemple les transnationales ont créé du matériel de radiologie vendu dans le monde entier, et pour cela proposent un grand nombre de fonctionnalités dont les médecins sur place n’utilisent qu’à peine 20 %. Cela coûte cher aux structures hospitalières, d’autant que la maintenance est dès lors compliquée et onéreuse.

« Contrairement à ce qui est fréquemment avancé, il n’existe pas de système de santé universel. »

À quelles dérives conduit ce manque de maîtrise de notre industrie nationale?

Jean-Luc Malétras. Le décrochage ne concerne pas que l’industrie liée à la santé, il concerne toutes nos industries, avec une forte accélération de la destruction à la suite de l’introduction de l’euro. Les raisons d’ordre économique sont bien connues, en particulier la surévaluation de la nouvelle monnaie par rapport aux besoins de nos industries et inversement une sous-évaluation pour les secteurs industriels allemands. Cependant, les raisons géostratégiques sont plus explicatives. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, ayons le courage de l’admettre: la France a été vassalisée directement par Washington et partiellement par lAllemagne. Cette vassalisation sest fortement accélérée après, à l’ONU, la gifle de Chirac aux propositions agressives américaines sur l’Irak. De nos jours, toutes nos industries stratégiques, y compris militaires, sont sous contrôle américain. Le seul porte-avions français en surveillance à l’est de la Méditerranée a été obligé de revenir à quai… pour cause de moyens matériels médicaux inexistants permettant des soins élémentaires contre le Covid-19.

« Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, ayons le courage de l’admettre: la France a été vassalisée directement par Washington et partiellement par lAllemagne. »

Souveraineté sanitaire inutile? Qui pourrait y croire après les péripéties des masques, des gels antiseptiques, des respirateurs, manques qui ont causé tant de morts dans nos hôpitaux? Dans le domaine de la santé, la Compagnie générale de radiologie (CGR) a été vendue à General Electric, les logiciels de gestion américains ont été imposés par le programme de médicalisation des systèmes d’information (PMSI), les start-up freinées dans leurs développements commerciaux pour absorption dans des firmes essentiellement anglo-saxonnes, etc.

L’immobilier est-il également une problématique centrale pour les hôpitaux?

Jean-Michel Toulouse. La question immobilière est en effet un obstacle nouveau pour les hôpitaux. Il y a une trentaine d’années, ils pouvaient compter sur un financement plus simple pour acquérir des terrains: soit les collectivités locales leur cédaient ces terrains à des prix raisonnables, et ils pouvaient les payer par des subventions (État, Sécurité sociale, régions) et des prêts sans intérêt ou avec intérêts réduits (Caisse des dépôts et consignations, Caisse d’aide à l’équipement des collectivités locales), soit les acquérir avec les mêmes moyens financiers et une part d’autofinancement. Mais, actuellement, l’État ne subventionne que de façon très limitée, les collectivités territoriales sont en crise et ne subventionnent plus rien, la Caisse des dépôts et consignations (CDC) ne joue plus ce rôle. Les hôpitaux eux-mêmes en crise financière et en déficit pour la moitié d’entre eux sont donc obligés de recourir aux marchés financiers avec des taux d’intérêt parfois prohibitifs. Ce sera sans doute un point important à négocier lors de ce Ségur de la santé.

« Les hôpitaux eux-mêmes en crise financière et en déficit pour la moitié d’entre eux sont donc obligés de recourir aux marchés financiers avec des taux d’intérêt parfois prohibitifs. »

Votre livre donne également une large place au démantèlement du système hospitalier public par la finance. Quelle logique y a-t-il derrière cela?

Jean-Michel Toulouse. Incontestablement, la tarification à l’activité (T2A) introduite au début des années 2000 a été un moyen du «new public management» de mettre les hôpitaux à genoux. Cela pour les contraindre de recourir aux marchés financiers. Souvenons-nous quentre 1945 et 1980 les hôpitaux bénéficiaient des subventions et prêts sans intérêt de la Sécurité sociale. Cest ainsi que la France, ruinée après la Seconde Guerre mondiale, a réussi à construire un système hospitalier qui était le plus performant au monde, avec un quadrillage du territoire correct et des centres hospitaliers régionaux et universitaires à la pointe du progrès médical.

« Notre livre exige la suppression de la T2A, le retour à un budget négocié entre les hospitaliers et leurs autorités de tutelle.»

À l’époque, c’était le système du prix de journée qui était en vigueur, c’est-à-dire une négociation directe entre les hôpitaux et leur tutelle. Avec la T2A, on ne raisonne plus en fonction des besoins des hôpitaux mais en fonction des dépenses à la personne, qu’il convient bien entendu de réduire le plus possible, d’où les multiples mesures pour liquider des postes, des lits, des équipements, etc., ce qui explique clairement les 28000 morts du Covid-19. Les besoins demeurant, cela ouvre un immense marché pour les hôpitaux privés appartenant pour la plupart aux capitaux anglo-saxons. Notre livre exige la suppression de la T2A et le retour à un budget négocié entre les hospitaliers et leurs autorités de tutelle, en tirant les leçons des quelques défauts des systèmes du prix de journée et du budget global. Le dernier rapport de la CDC vend d’ailleurs la mèche en voulant généraliser le partenariat public-privé, inégal et qui n’est que le cache-sexe de la privatisation.

Est-ce simplement un manque d’ambition des pouvoirs publics?

Jean-Pierre Escaffre. Non, ils suivent une et une seule ligne, celle dictée par Washington, coûte que coûte, ce n’est pas négociable: pomper les richesses nationales cachées sous les manœuvres idéologiques de leurs chargés de pouvoir dont Sarkozy, Hollande et Macron sont les caricatures. Rien d’étonnant: lUE et la monnaie euro ont été formatées par Washington, résultat des guerres fratricides en Europe. Les traités européens ont été signés de telle manière qu’il n’y ait pas de possibilité de politique industrielle européenne souveraine. L’euro a été créé avec pour seul objectif d’interdire l’inflation (dans le but de maintenir la valeur des épargnes pompées) et qu’il demeure quasi fixé afin que le dollar puisse varier selon les besoins de Wall Street, le tout condamnant l’Allemagne à exporter de plus en plus en fonction des déficits de plus en plus chroniques de la plupart des autres pays de la zone, d’où la maintenance des secteurs industriels outre-Rhin.

« Rien d’étonnant: lUE et la monnaie euro ont été formatées par Washington, résultat des guerres fratricides en Europe. »

Le pompage passe par l’endettement démesuré de l’État avec corrélativement le démantèlement des services publics et des pouvoirs des communes, la destruction de nos protections sociales, l’accaparement des valeurs ajoutées de nos industries qui ne peuvent plus investir, réduisent puis délocalisent leurs services de recherche et développement aux États-Unis.

Dans ces conditions, comment voulez-vous créer une dynamique industrielle, en particulier celle liée à la santé?

Jean-Michel Toulouse. Il y a longtemps en effet que les politiques de santé publique ne se règlent plus avec les personnels de santé. Très exactement depuis le fameux «tournant de la rigueur» de 1983. Non seulement elle nest plus paritaire, mais elle est clairement issue dune politique de «tyrannus ab exercitio», cest-à-dire que le gouvernement sest approprié le pouvoir de fixer les niveaux de lobjectif national des dépenses d’assurance-maladie, sans tenir aucun compte des besoins réels. On a vu les brillants résultats de cette tyrannie.

« Il est temps que le pouvoir bureaucratique soit désarmé. »

Mais, en fait, ce sont toutes les ordonnances et lois de Juppé à Macron-Buzyn qu’il faut abroger, et revenir à une démocratie sanitaire: la suppression de la T2A, celle des agences régionales de santé, le rétablissement des conseils dadministration des hôpitaux avec une majorité absolue des personnels hospitaliers, le rétablissement des CHSCT, et la fusion des commissions médicales d’établissement avec les comités techniques d’établissement, avec pouvoir suspensif de ce nouveau comité d’établissement sur toute décision engageant son avenir. Il est temps que le pouvoir bureaucratique soit désarmé. Toutes ces propositions sont contenues dans notre ouvrage et nous espérons qu’il sera utile aux combats syndicaux. Ces propositions devraient permettre de remettre le soin au centre des préoccupations, avec un conseil d’administration dans lequel les élus locaux et les associations de patients pourront exprimer leur citoyenneté.

Vous avancez également plusieurs pistes pour reconstruire une filière santé-industrie, notamment par l’apport de l’innovation et de la technologie…

Jean-Luc Malétras. Nos propositions sont conditionnées par une nécessité: se débarrasser de la vassalité par rapport aux États-Unis dAmérique, et donc leurs relais politiques internes. Urgence absolue. Ce que nous proposons repose sur deux piliers: la démocratisation profonde du système sanitaire, tout particulièrement celle des établissements hospitaliers, le développement d’une filière recherche-industrie secteur santé. La création de centres de recherches technologiques et de développement industriel dédiés à la santé (CRTDI-DS) allant jusqu’au prototypage (qui n’existe plus en France) devra être supervisée par un comité de pilotage industriel multidisciplinaire sous contrôle parlementaire.

 « Ce que nous proposons repose sur deux piliers: la démocratisation profonde du système sanitaire, le développement d’une filière recherche-industrie secteur santé. »

La France doit se doter des moyens de reconstruire une industrie forte de fabrication de matériels permettant de fournir aux établissements une nouvelle génération d’équipements répondant directement aux besoins spécifiques des soignants, qu’ils soient hospitaliers, urgentistes ou soignants de proximité. Cela passera par la création d’une ossature industrielle et de services: l’émergence par exemple dun Siemens français socialisé ne coûterait que 500 millions d’euros en regroupant 200 start-up (la somme de leurs actifs nets), autour duquel graviteraient les multiples PME intéressées par les grands projets. La création dans chaque hôpital et par volontariat d’un service de recherche et développement détaché de la hiérarchie sera encouragée, en liaison avec le CRTDI-DS de rattachement et les petites entreprises locales.

Vous insistez aussi sur l’importance de sortir de cette logique marchande?

Jean-Pierre Escaffre. Ce n’est pas en soi la logique marchande que nous dénonçons, mais la logique capitaliste dominante. Cette vieillerie d’au moins trois siècles a fait son temps. On connaît les dégâts qu’elle a engendrés. Ne serait-ce que tout récemment avec les stratégies des stocks zéro de médicaments, créant des pénuries programmées, d’où des prix exorbitants aux plus offrants, et de graves pénuries ailleurs, sans humanité, y compris en Europe. Durant la crise du Covid-19, les personnels de soins et de la logistique ont montré la voie ils se sont débarrassés des postures et obligations technocratiques pour se concentrer sur leur mission et leurs métiers. Il est temps de tourner la page. Faisons revivre nos missions sociales dans les relations dans le travail, créons des outils de gestion adaptés à ces missions et détruisons la T2A.

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Un manifeste en coécriture. Jean-Pierre Escaffre est docteur en sciences économiques à l’université Paris-I et maître de conférences honoraire, à Rennes-I. Ancien dirigeant de grands hôpitaux publics, Jean-Michel Toulouse est docteur en droit public. Enfin, Jean-Luc Malétras est ancien responsable de la coordination CGT Thales et du secteur électronique à la fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM-CGT). Ils ont coécrit Des soins sans industrie? un manifeste dans le but d’appeler à une convergence entre industrie nationale et santé publique. Il est téléchargeable et à commander sur dessoinssansindustrie.fr.

 

 

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Dépression(s)

12 Juin 2020, 08:48am

Publié par PCF Villepinte

Jean-Emmanuel Ducoin 

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France, une certaine idée du déclin...

 

Désillusion.

Avez-vous remarqué? Depuis peu, quelque chose dans l’air a cette transparence, et ce goût du bonheur français qui rend d’ordinaire nos lèvres sèches semble avoir disparu sous la force du Covid, comme ce phénomène physiologique appelé l’agueusie. Puisque nous nous refusons à abandonner l’utopie à un pays de nulle part où se perdraient nos rêves les plus féconds, puisque nous croyons à cette habitation collective qu’est l’habitation politique, nous ne parvenons pas à nous résoudre à cette idée: la gestion de la crise épidémique a révélé de si lourdes failles et faiblesses que la nation est bel et bien tombée de son piédestal. France, la désillusion. Ou pour le dire autrement: une certaine idée du déclin.

Pénuries de moyens et de matériels, hôpitaux et écoles sous tension, décisions confuses ou aléatoires totalement conditionnées par une absence de souveraineté sanitaire et économique. Sixième puissance mondiale, que deviens-tu? Et que penser de toi quand tu manques de masques, de blouses et même de Doliprane? Notre incrédulité n’a rien de nouveau. Sauf qu’elle atteint cette fois une ampleur jamais connue depuis des décennies, jusqu’à provoquer une forme de dépression dont on mesure mal, sans doute, les effets à long terme. Ce que les Français ont découvert en masse, par exemple l’atomisation de l’hôpital public, soumis à l’austérité depuis des décennies, résonne comme un camouflet d’autant plus grand que, en apparence, ce secteur clé de la santé paraissait sanctuarisé et brillait tel un phare sur le monde.

«Grâce au dévouement des personnels soignants, on s’en sortira toujours», pensait-on, ce qui s’est bien sûr produit, une fois de plus, mais dans des circonstances telles que les lézardes existantes et le sous-dimensionnement ont provoqué un séisme si puissant qu’il manqua de peu d’emporter tout le système. Interrogeons-nous: au lendemain de cette séquence historique, dans quel domaine la France peut-elle bomber le torse? Et où fut-elle vraiment forte et irréprochable, sinon par son obéissance au confinement et à la reconnaissance – enfin – de ces «petites mains» indispensables, sitôt oubliées? Certes, n’en rajoutons pas. Mais regardons cruellement la réalité: nous vivons dans une illusion d’ancienne puissance. Elle nous berce d’illusions, nous aveugle… jusqu’à un certain point. Désormais allègrement franchi.

 

Lucide.

L’autre jour, dans un quotidien du soir, nous lisions cette incroyable analogie. «Une image revient sans cesse pour résumer l’état d’esprit tricolore à la veille du confinement: celle narrée dans l’Étrange Défaite, de Marc Bloch. Dans cet essai paru en 1946 mais écrit en 1940, l’historien fondateur de l’école des Annales y raconte à chaud comment les Français, persuadés d’avoir la meilleure armée du monde, ont assisté effarés à son ­effondrement en quelques semaines face à la Wehrmacht.»

Propos exagérés, à l’évidence. Sauf que le sentiment de vivre une sorte de déclassement proche de la débâcle n’a rien d’une invention. Chacun, dorénavant, a pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre organisation collective et de la matrice idéologique qui nous gouverne. L’historien Marcel Gauchet, qui ne passe pas pour un gauchiste, déclarait cette semaine: «Nous ne jouons plus dans la cour des grands. Nous avons besoin d’un examen de conscience, d’un audit du pays, de ses failles et de ses faiblesses.» Et il ajoutait: «Nous ne sommes pas en 1940, mais nous avons à réécrire quelque chose comme l’Étrange Défaite de Marc Bloch. (…)

Cette crise peut être l’occasion d’une épreuve de vérité. Les Français vont devoir arrêter de se raconter des histoires, et regarder les choses en face.» À quoi bon tenir le registre des cadavres, direz-vous? Parce que le mal fleurit au quotidien, comme la rose en temps de guerre est une banale rose de sang. Pour un autre là-bas, seul le regard lucide porte l’à-venir accessible à la pensée.

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 juin 2020.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin

 

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Le mur du déni est en train de se fissurer. L Mucchielli

8 Juin 2020, 07:55am

Publié par PCF Villepinte

L’Humanité, Eugénie Barbezat

Dimanche, 7 Juin, 2020

Laurent Mucchielli: «Quand la société civile tente de passer un message, il faut que cela soit repris et porté politiquement»

Le sociologue spécialiste des questions de sécurité estime que le mur du déni sur le racisme et les violences parmi la police s’est fissuré. Il détaille les perspectives que le succès de ce soulèvement laisse entrevoir.

Même si l’ampleur du mouvement contre les violences policières est inédite en France, cette mobilisation s’ancre dans un terrain rendu propice notamment par le mouvement des gilets jaunes, considére Laurent Mucchielli, spécialiste des politiques de sécurité.

L’ampleur du mouvement contre les violences policières en France, en écho à la mort de George Floyd, vous a-t-elle surpris?

Laurent Mucchielli. Oui, agréablement. Je pense que ce moment de mobilisations massives dans le monde entier correspond à un concours de circonstances. Le poids des images de l’agonie de George Floyd a pesé car il ne s’agit pas là d’une mort par balle, rapide et distanciée. On voit réellement un policier tuer à mains nues quelqu’un qui lui dit qu’il est en train de mourir. C’est encore plus choquant. En France, depuis quelques semaines, les organisations antiracistes étaient très mobilisées, notamment à cause de l’accumulation de tensions durant le confinement. Cette période a été l’occasion d’exagérer et de révéler ce qui existait déjà auparavant, en particulier le «deux poids deux mesures» en ce qui concerne lapplication des lois en fonction qu’on habite les quartiers populaires ou les endroits huppés. Ce contexte a favorisé la mobilisation de même que le développement, durant la crise sanitaire, de pratiques comme la surveillance des populations par des drones, qui traduisent l’autoritarisme de l’État, incarné par cette police, dont les citoyens contestent les dérives aujourd’hui. Par ailleurs, on sort à peine d’une année et demie de manifestations de gilets jaunes au cours desquelles les populations des centres-villes et même les journalistes ont pu faire l’expérience très concrète de la violence policière, jusqu’alors réservée aux banlieues.

Quel a été le rôle des réseaux sociaux dans le succès de ces manifestations?

Laurent Mucchielli. Il a été fondamental. Des images d’exactions policières y circulent et constituent des éléments de preuve, avec toutes les réserves contextuelles qu’il faut toujours apporter aux images. Il ne faut pas la sacraliser, mais la vidéo est un outil de transparence et de contrôle démocratique. Le fait de pouvoir filmer la police protège les citoyens, c’est tellement vrai que des syndicats de policiers et des hommes politiques comme Éric Ciotti tentent de le faire interdire.

Quelles seraient les conditions pour que cette mobilisation soit pérenne?

Laurent Mucchielli. Quand la société civile tente de passer un message dans l’espace public, pour que cela porte, il faut que cela soit repris et porté politiquement. Or, hormis quelques élus locaux, pour l’instant, il ne me semble pas avoir vu beaucoup de représentants des partis d’opposition dans ces manifestations, c’est d’ailleurs la différence avec ce qui se passe aux États-Unis. Au-delà, ce qui est fondamental, c’est d’élargir la base: que ce ne soit plus les personnes directement concernées qui se mobilisent. Il semble que c’est le cas, notamment chez les jeunes générations, et je pense que le fait que les rassemblements se tiennent dans les centres-villes y contribue. Je vois un espoir devant cette jeunesse qui a le désir de changer la société.

Que pourrait changer ce mouvement en France?

Laurent Mucchielli. Depuis des années, il y a un tabou sur la question du racisme et des violences policières en France, avec des mécanismes de déni très forts: jusqu’à présent, dès que lon abordait le sujet de la violence ou du racisme dans la police, on avait tout de suite un concert unanime de tous les syndicats de police et représentants du pouvoir politique pour crier au scandale et trouver inadmissible de mettre en cause «la police française républicaine». Aujourdhui, ce mur du déni vient de se fissurer. Cest une bonne chose. Cela peut inciter les victimes à porter plainte, les médias à relayer les affaires et donc mettre la pression sur tous ceux qui rechigneraient encore à admettre la réalité de ces violences visant majoritairement des personnes racisées. Cela ne peut que faciliter le traitement des plaintes, l’opiniâtreté de l’IGPN et ensuite celle des magistrats. C’est bien, aussi, si cela permet d’ouvrir un débat, mais il ne faudrait pas non plus transformer les policiers en boucs émissaires de tous les problèmes de la société. Il faut bien sûr juger les individus qui commettent des exactions, mais aussi comprendre le processus: pourquoi un policier sest-il senti autorisé à agir ainsi? Lattitude de ses collègues constitue-t-elle un encouragement ou une barrière pour empêcher un policier raciste de passer à lacte? Sera-t-il protégé par sa hiérarchie, par les syndicats? Toutes ces questions doivent être posées si on veut enrayer le phénomène. Il faut sortir du simplisme pour analyser les causes de cette violence structurelle et l’enrayer.

george floyd

violences policières

adama traoré

bavures poli

 

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Parthénogenèse(s)

5 Juin 2020, 06:39am

Publié par PCF Villepinte

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Mac Macron et «ses» économistes...

 

Clarification. Après le fameux «comité scientifique», qui tint les commandes médicales de la crise sanitaire dans les coulisses du pouvoir durant des mois, voici donc l’apparition d’une «commission d’experts sur les grands défis économiques», voulue et installée par le prince-président. Ne rigolez pas, l’affaire se veut sérieuse et même ambitieuse, tellement que certains prennent au pied de la lettre les mots de Mac Macron quand il annonce sans vergogne le retour des «jours heureux».

Au-delà de la frauduleuse référence, les naïfs devraient pourtant se méfier. Dans un tweet à l’enthousiasme débordant, Mac Macron déclarait le 2 juin: «La réouverture des cafés, hôtels et restaurants signe le retour des jours heureux!» Un vrai moment de clarification, en vérité. Pour lui, «les jours heureux» n’ont pas grand-chose à voir avec le programme du Conseil national de la Résistance… mais renaissent à la fréquentation des bars.

Quel rapport, direz-vous, avec une commission d’experts chargés de réfléchir à l’avenir économique du pays? Une question de sens, sans doute. Et de casting. Car, pour préparer l’après-coronavirus – il est temps! –, Mac Macron a décidé de s’entourer de «quelques-uns des économistes les plus réputés», déclare-t-on au Palais. Ces derniers auront pour mission de «livrer des recommandations» susceptibles «d’inspirer les politiques publiques» autour des thèmes du «climat», des «inégalités» et du «vieillissement».

Adieu relance, planification et autre new deal. Et qui ont été nommés à la tête de cette nouvelle commission? Deux hommes que nous ne saurions qualifier d’orthodoxes, mais qui, à tout le moins, méritent les honneurs des doxas de la Macronie: Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, et Olivier Blanchard, ex-chef économiste du Fonds monétaire international de 2008 à 2015. Les Dupond et Dupont animeront un «groupe de travail international» (ça en jette) et rendront un rapport en… décembre prochain. Vous avez bien lu. Patience, patience, le monde de «l’après» n’est pas pour demain matin…

 

Aveux. Ô surprise! Parmi les membres de ce groupe, nous retrouvons les noms de plusieurs «visiteurs du soir» de Mac Macron, tous compatibles avec les politiques économiques en vigueur depuis des lustres: Jean Pisani-Ferry, Philippe Aghion, Laurence Boone et Daniel Cohen. Dans un entretien accordé au Monde, Jean Tirole expose la démarche en ces termes: «Nous avons tenté de constituer une équipe équilibrée, cumulant expertise scientifique et capacité à définir des réponses concrètes.»

Si l’équilibre de ladite équipe laisse songeur, l’expertise (forcément «scientifique» comme on nous l’affirme) semble écrite à l’avance, sauf bien sûr à imaginer que ces braves penseurs du libéralisme, en se frottant au virus, ont vu la Vierge et Marx avec. D’ailleurs, Jean Tirole lui-même passe aux aveux: «Nous avons la faiblesse de croire dans les experts! Mais nous voulons aussi proposer des solutions concrètes. Les auteurs des rapports et nous-mêmes partirons de l’analyse économique, mais, pour être concrets, nous ferons des recommandations qui peuvent tenir la route d’un point de vue politique.»

À propos des experts, vous remarquerez que notre Nobel ne déclare pas «avoir confiance» en eux, ce qui serait compréhensible. Non, il «croit» en eux. Cette croyance explique probablement sa volonté de «tenir la route d’un point de vue politique».

Cette épouvantable sémantique confirme une évidence: méfions-nous des postures qui laisseraient penser que «plus rien ne sera comme avant». Avec ces défenseurs zélés de l’économie de marché et de la dérégulation du droit du travail, l’après sera évidemment comme avant, mais en pire. Lorsqu’il s’occupait à dépecer la Grèce au titre du FMI, Olivier Blanchard répétait que le système des retraites était trop généreux, qu’il y avait trop de fonctionnaires et qu’il convenait de réduire drastiquement les dépenses publiques. Mac Macron a au moins deux qualités: il sait s’entourer pour s’éviter des nuits noires; il assume la parthénogenèse du néolibéralisme, dont il est lune des productions fécondes.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 5 juin 2020.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin  

 

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Le triomphe posthume de Lucien Sève

29 Mai 2020, 07:58am

Publié par PCF Villepinte

 

Le Club de Mediapart 25 04 2020

Gilles Rotillon

Lucien Sève a travaillé toute sa vie à développer une anthropologie marxienne. Le confinement actuel lui offre une victoire bien amère.

Lucien Sève est décédé le 23 mars des suites du Covid-19 et on ne peut pas dire que sa mort aura fait les gros titres des journaux. Quelques lignes dans Le Monde et Le Parisien le 24 mars, encore moins dans Libération.fr le 27, seul des grands quotidiens l’Humanité lui aura consacré un hommage important. Toute sa vie, il aura été traité en « chien crevé » par la philosophie française, comme le montre le livre d’entretien de Patrice Maniglier, La philosophie qui se fait. Bénéficiant d’une large couverture médiatique (double page dans Libération, article dans Le Monde, chronique sur France Culture, …), ce livre d’entretiens se propose de dresser un panorama de la philosophie française contemporaine, exhaustif et prospectif, comme l’exprime Philippe Petit dès sa première question.

Toutefois ce panorama « exhaustif et prospectif » qui propose une « extraordinaire "vue" sur le paysage philosophique contemporain » selon Libération, oublie complètement le travail de Lucien Sève, qui exprime pourtant des idées tellement opposées à celles que défend Patrice Maniglier que les passer sous silence pourrait se comprendre comme un refus de dialogue sur des thèses essentielles. En tout cas on est loin de l’exhaustivité déclarée en introduction, son nom n’apparaissant même pas dans ce livre de plus de 500 pages. On peut aussi souligner le peu de publicité donnée à la publication du travail qu’il avait engagé en 2003 sur La pensée Marx aujourd’hui, qui a donné lieu à quatre gros volumes (Marx et nous 2004, L’homme ? 2008, La philosophie ? 2014, Le communisme ? 2019), un cinquième devant paraître en 2020.

Des nombreux autres livres qu’il a publiés tout au long de sa vie, seul Marxisme et théorie de la personnalité a eu davantage de retentissement, avec cinq éditions en France et une traduction en vingt langues. Mais la discussion théorique qu’il engageait publiquement avec Althusser, alors philosophe marxiste mondialement reconnu et critique public du PCF quand Sève se refusait à le faire, n’a sans doute pas été pour rien dans le sort particulier fait à ce livre.

L’ironie morbide de la disparition de Lucien Sève des suites du Covid-19, c’est que la situation créée par ce dernier et qui a conduit pour l’instant au confinement d’au moins la moitié de la population mondiale, vient démontrer expérimentalement la validité de l’axe principal qui a guidé toute sa vie le travail philosophique de Lucien Sève : fonder une anthropologie sur cette pensée-Marx qu’il opposait au « marxisme » tel qu’il s’était développé tout au long du vingtième siècle, s’éloignant de plus en plus de Marx, au point d’avoir abouti à l’annonce médiatique de sa mort.

Ce travail de fondation, qui donnait un sens à parler d’individu pour qui se réclamait de Marx, s’est appuyé sur le commentaire, s’étendant sur plus de cinquante ans, de sa sixième thèse sur Feuerbach : « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité effective, c’est l’ensemble des rapports sociaux ». Et cette thèse s’oppose de manière frontale à cette conception largement dominante aujourd’hui, d’une nature humaine éternelle, qui trouve dans l’individualisme méthodologique des économistes néoclassiques son illustration la plus extrême. Si « l’homme » ne s’autorise que de lui-même, si seul son « libre-arbitre » est générateur de ses actes qui débouche sur le calcul rationnel de l’homo-œconomicus, si la société n’est que le résultat de ces volontés individuelles qui s’agrègent pour poursuivre leur propre intérêt, « l’ensemble des rapports sociaux » n’est au mieux que le décor où ces calculs rationnels se font et où ces volontés individuelles, toujours-déjà là dès la naissance (voire dès la conception) s’expriment.

Or ce que nous apprend le confinement, évidemment nécessaire dans la situation actuelle pour limiter l’expansion de la maladie, c’est qu’il a aussi de lourds effets négatifs. Une recension d’études faites par des psychologues du King’s College London souligne que « globalement, la plupart des études montrent une prévalence élevée de symptômes de détresse psychologique et de troubles mentaux chez les personnes confinées stress, des troubles de l’humeur, l’irritabilité et la colère, l’insomnie et le syndrome de stress post-traumatique ».

Autrement dit, les humains redécouvrent qu’ils peuvent difficilement vivre longtemps loin les uns des autres. Et on peut aussi constater en surfant sur le net avec quels trésors d’imagination, de créativité, ils tentent de préserver un minimum de rapports sociaux, via les écrans, les vidéos qu’ils réalisent et s’envoient ou les interactions à distance directes, comme ce parisien qui, tous les jours, organise un jeu entre les habitants de sa rue qui viennent à leurs fenêtres.

Et il y a plus que ces interactions spontanées qui se font pour retrouver une vie sociale « normale ».

Il y a aussi le travail qui se poursuit ou pas dans cette période de confinement, travail qui tient une place fondamentale dans les rapports sociaux qui font « l’essence de l’homme » puisque c’est dans ce rapport particulier que les hommes créent les bases matérielles de leurs conditions d’existence. Or, avant la crise, le travail, pour une grande partie de ceux qui en avait, loin d’être une activité enrichissante (sauf pour ceux qui le mettait en œuvre à leur profit), était marqué par des conditions de plus en plus dures (tendance à l’augmentation sur la vie active, horaires décalés, pression du management, baisse des indemnités chômage et de la protection donnée par le code du travail, …), mais aussi par des productions dont on commençait de plus en plus à questionner l’utilité réelle et dont on voyait de mieux en mieux les effets sur l’environnement et la santé.

Avec le confinement, quels sont les travaux qui perdurent ? Évidemment tous ceux qui concernent la santé, (des soins hospitaliers au ramassage des déchets ménagers ou la recherche de vaccins) et ceux qui les font s’y adonnent sans compter leur peine et sans calculer les risques qu’ils prennent, alors même qu’ils ont été mis sous tension par des politiques de santé criminelles pour des salaires indignes. Mais aussi tous ceux qui sont dans le ravitaillement (commerçants, caissières, manutentionnaires, chauffeurs, …) ou dans la sécurité (pompiers, policiers) indispensables à l’intégrité physique.

Et ce qui caractérise tous ces travaux en ce moment si particulier, c’est que ce qui les valorise, ce n’est pas d’abord une valeur d’échange source d’un profit qu’il faudrait maximiser, mais au contraire la valeur d’usage qu’ils apportent à la collectivité en maintenant les conditions minimales d’une vie désirable. Ce n’est pas le salaire (trop faible) qui motive ceux qui travaillent à continuer, c’est la conscience qu’ils sont indispensables à l’humanité dont ils sont membres. Le « travail » qui continue change de finalité et redonne un sens à des activités qui l’avaient perdu. L’un des enjeux de la sortie du confinement sera de ne pas retomber dans l’organisation sociale qui prévalait avant la crise sanitaire. Ce n’est pas gagné.

Les dernières années de sa vie, Lucien Sève alertait dans le vide sur la catastrophe anthropologique que nos modes de production et de consommation étaient en train d’engendrer, en sus de la catastrophe climatique en cours. Paradoxalement, le Covid-19 nous montre combien il avait raison. Il n’est peut-être pas trop tard pour éviter ces deux catastrophes, et les réactions de ceux qui travaillent encore laissent une lueur d’espoir. Y arriver serait le plus bel hommage que l’on puisse rendre à ce grand philosophe si injustement méconnu.

 

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PENSER UN MONDE NOUVEAU.

25 Mai 2020, 09:21am

Publié par PCF Villepinte

 

L'Humanité Lundi, 25 Mai, 2020

 

 CONSTRUIRE NOS RÉSISTANCES, FÉDÉRER NOS FORCES,

 

PAR ISABELLE GARO,

Philosophe

Le constat s’impose: nous vivons un moment exceptionnel, tant les crises combinées qui nous frappent sont violentes et tant, aussi, leurs lendemains sont incertains. Si elle fait naître mille solidarités, la période est propice au catastrophisme, aux replis nationalistes, à la répétition aggravée de ce qui l’a précédée. Mais elle rend aussi et plus que jamais visible l’urgence d’une alternative à la fois radicale et globale au capitalisme, entré dans l’une des phases les plus destructrices de son histoire.

Il faut commencer par se réjouir que se pose de nouveau la question d’un changement radical des façons de vivre et de produire: la question de la révolution et de labolition du capitalisme commence à sortir du purgatoire où elle s’est trouvée confinée des décennies durant. Mais ce retour a lieu dans la dispersion de nos mobilisations et de leurs visées, en contexte de faiblesse historique des forces émancipatrices organisées.

"La tâche de penser le monde d’après ne peut être séparée du labeur commun de le construire ensemble, contre des classes dominantes décidées à profiter du chaos pour accroître leur domination."

Alors, comment sortir l’alternative du royaume des idées pures? Car les projets pour demain sont aussi nombreux qu’épars: fiscalité réformée, redéfinition des besoins nécessaires, revalorisation du travail féminin, refonte des façons de produire et de consommer, extension des communs, etc. Et ces options restent coupées de leurs conditions concrètes de réalisation. Plus que jamais pourtant, la tâche de penser le monde d’après est collective, elle ne peut être séparée du labeur commun de le construire ensemble, contre des classes dominantes décidées à profiter du chaos pour accroître leur domination.

Au service de celles-ci, les dirigeants français, ébranlés par leur politique irresponsable et criminelle, oscillent entre menaces et promesses. Ainsi, le président Macron n’a-t-il pas craint de bouffonner, les yeux humides, prophétisant le retour des «jours heureux» contre l’omnipotence des marchés. D’autres l’avaient fait avant lui. Mais, par-delà la manipulation évidente de la part d’un destructeur acharné des services publics, ces propos font écho à une aspiration majoritaire à la justice sociale, qui ne dispose plus – ou pas encore – du rapport de forces nécessaire pour s’imposer, en dépit des luttes sociales vigoureuses de ces derniers mois.

"Le programme du Conseil national de la Résistance reste d’autant plus une butte-témoin qu’il est devenu la cible préférée des néolibéraux."

Ces contradictions sont le levain de ce monde nouveau, qui naît dans les convulsions des crises qui enflent. Si nous laissons faire, ce monde ne sera que la version dramatiquement aggravée et accélérée des logiques d’hier: explosion des inégalités, abolition du droit du travail, racisme et sexisme décuplés, abrogation de la moindre mesure écologique, surveillance de masse, mensonges d’État, répression tous azimuts.

Il n’en demeure pas moins que l’histoire se rouvre, dans le fracas, les peurs et le fragile espoir d’une issue émancipatrice. Puisque Macron a osé mentionner les «jours heureux», en provocateur imbécile et arrogant qu’il est, il faut rappeler que, sous ce titre magnifique, le programme du Conseil national de la Résistance reste d’autant plus une butte-témoin qu’il est devenu la cible préférée des néolibéraux.

"Les germes de la nouvelle société existent bel et bien, mais non comme des esquisses ou des vestiges, avant tout comme des brèches à l’intérieur de notre monde capitaliste."

Or, on le souligne peu, ce programme est composé de deux parties: précédant le programme proprement dit, intitulé «Mesures à appliquer dès la libération du territoire», un «plan daction immédiate» semployait à relier la lutte collective, dans les conditions d’alors, à ses objectifs les plus ambitieux. On peut débattre sans fin du caractère révolutionnaire ou non des services publics, c’est une telle réflexion stratégique qui reste actuelle, ne dissociant pas le projet d’un monde nouveau des mobilisations qui le permettent.

Cette dialectique ne se décrète pas, mais ses enjeux restent les nôtres: comment entreprendre la construction, qui sera longue, difficile, hautement conflictuelle, dune alternative au capitalisme? Comment nous réapproprier nos existences, en construisant à mesure les instruments démocratiques de la planification écologique, économique et sociale? Comment réinventer les solidarités internationales contre le fracas meurtrier des impérialismes? Les germes de la nouvelle société existent bel et bien, mais non comme des esquisses ou des vestiges, avant tout comme des brèches à l’intérieur de notre monde capitaliste.

"Un projet d’émancipation qui ne pourra s’élaborer qu’ensemble, en surmontant les clivages fratricides qui nous menacent, en inventant des structures communes neuves."

La première urgence est bien politique et stratégique: il sagit de rassembler, sans hégémonie et loin des logiques étroitement électorales, tous les secteurs mobilisés et toutes nos organisations. Lantiracisme politique, les luttes des quartiers populaires pour la justice et l’égalité, les mobilisations contre les violences policières, la nouvelle vague féministe sont aujourd’hui au nombre des foyers les plus vivants de la riposte sociale et politique. Et l’affrontement du travail contre le capital reste central, irriguant de l’intérieur toutes ces luttes.

Ces combats sont tous les formes et les lieux contemporains de la lutte de classe, qui se déploie sur les lieux de travail et dans les quartiers. Les luttes contre les dominations sont indissociables des luttes contre l’exploitation et elles sont porteuses d’un projet d’émancipation qui ne pourra s’élaborer qu’ensemble, en surmontant les clivages fratricides qui nous menacent, en inventant des structures communes neuves.

Pour cela, nous avons un urgent besoin de fédérer et d’élargir nos combats, en partant des organisations politiques, syndicales, associatives existantes, mais aussi au-delà d’elles, afin qu’un monde nouveau ait une chance d’advenir un jour contre la barbarie qui monte.

                                                                                             

 

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Esprit(s)

24 Mai 2020, 08:54am

Publié par PCF Villepinte

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L'«après», la révolution de l'esprit...

 

Incantations. Revenons-y, à la question qui nous hante tous et, plus que toutes autres, conditionne une bonne part de nos débats politiques: «l’après» sera-t-il comme avant… mais en pire? Entre les mots en forme d’engagements la main sur le cœur, les postures façon jeu de piste et les serments d’hypocrites, Mac Macron et ses affidés, sans parler de toute la clique des libéraux médiacratiques ayant soudain vu la Vierge, voudraient tous nous donner l’impression qu’ils se sont convertis à un new deal keynésien mâtiné de marxisme-léninisme de haute ­intensité.

«Justice», «­partage», «équité»: méfions-nous des incantations et du «plus rien ne sera comme avant» en tant que genre, sitôt transformé en «tout changer pour que rien ne change» – comme l’histoire nous l’a assez enseigné… De ce point de vue, le Figaro, au moins, ne ment pas à ses lecteurs. Dans une tribune à vocation prédictive, Ran Halévi, directeur de recherche au CNRS, nous explique en effet pourquoi «les professeurs de certitudes sur le “monde d’après”» vont être démentis.

«Au sortir d’une grande crise, écrit-il, l’espoir de savoir tirer les leçons et de faire perdurer l’esprit de sacrifice et les solidarités qu’elle avait cimentés se heurte tôt ou tard à la grisaille des vieilles habitudes et à de nouvelles épreuves.» Comment lui donner tort sur ce point? Mais il ajoute: «Aux vaticinateurs du “rien ne sera plus comme avant”, fait écho le peloton des procureurs qui n’ont pas besoin de tout comprendre pour tout expliquer, puisque la crise valide ce qu’ils savent depuis ­toujours.

Leur verdict est sans appel: ovation du corps médical qui brave l’épidémie, proscription des responsables qui nont pas su la contenir à défaut de lempêcher. Et, déjà, des associations dindignés dressent des listes de suspects et commencent à instruire leur procès politique.» Procès politique ou débat politique? En démocratie, la confrontation lucide et parfois violente évite aussi d’avoir à se dire, un jour, que là où n’existe plus l’empreinte mémorielle d’une expérience précédente, le déni peut continuer d’aveugler jusqu’aux mieux avertis… 

 

Incertitude. Comment ne pas être révolté, à l’image de l’écrivain Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013, qui déclare: «Alors, je suis très en colère devant ces gens qui, pendant des années, nous ont donné des leçons et nous ont culpabilisés pour se rendre compte aujourd’hui que le service public qu’on réclamait, on en avait besoin, eux en avaient besoin, et la société plus que jamais en avait besoin.» À ce stade, doit-on croire que, non seulement la pandémie de Covid-19 nous rappelle à quel point l’avenir nous échappe, mais qu’elle ouvre potentiellement, malgré tout, la possibilité d’une véritable révolution de l’esprit?

Le philosophe Jean-Luc Nancy pense même qu’elle était déjà en germe, avant, et que, face à la menace écologique et aux multiples crises minant les démocraties, les sociétés industrialisées entrevoyaient un inévitable effondrement. «Sans cette révolution de l’esprit, il ne semblait pas envisageable de rompre avec les logiques du calcul et de la production, au sens où le calcul conduit à sortir de ce qu’Aristote visait comme la quête de la bonne vie – par l’amélioration réfléchie de ce qui existe – et à rechercher l’augmentation, l’accroissement…»

Reconnaissons néanmoins que, il y a quatre mois, la conscience de ce danger et de cette fuite en avant du ­capitalisme n’était pas assez partagée collectivement – à commencer par tout là-haut, du côté des puissants (sic) – pour commencer à mettre en œuvre un redressement de la trajectoire. «Comme il n’était pas possible d’imaginer, autrement que sous le régime de l’utopie, une révolution économique et sociale», poursuit Jean-Luc Nancy. La lutte des classes, réelle mais trop assourdie, nous laisse devant une incertitude. Sachant qu’un effondrement possède une vertu, quelquefois: celle de nous refonder. 

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 mai 2020.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin

 

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Que comprend Mac Macron en vérité ?

7 Décembre 2019, 11:17am

Publié par PCF Villepinte

https://1.bp.blogspot.com/-r6y1kpvGO6c/XekaP7_dCsI/AAAAAAAAF_k/Lyh8WferiYYMMV-VzNlXy6oCgfzcOPPGgCLcBGAsYHQ/s1600/310x190_manifestation-5-decembre-contre-reforme-retraites-marseille.jpg

Que comprend Mac Macron en vérité?

Historique. Il suffirait d’un rien, désormais, pour que le désespoir programmé – qui, telle une expérimentation de masse, est la forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de résistance – ne se transforme en une coalition de toutes les colères que nous pourrions nommer autrement: révolte.

Au lendemain d’une journée historique de mobilisations et de grèves, qui constituera peut-être un tournant social majeur capable de réinventer quelque espoir collectif, on pardonnera au bloc-noteur de ne penser qu’au futur, aux lendemains, à ses suites éventuelles, quelles qu’en soient les formes en tant que double espoir.

D’abord, empêcher Mac Macron de nous imposer son funeste projet de contre-réforme des retraites. Ensuite, imaginer et construire un débouché politique et citoyen pouvant agréger les souffrances et les ras-le-bol cumulés du peuple, sachant redonner une vision historique et presque philosophique à tout esprit de re-conquête. Rarement dans l’histoire contemporaine avons-nous assisté à la perspective durable d’un grand mouvement syndical interprofessionnel – avec en appui une «base» protéiforme qui pousse fort – qui se revendique de l’intérêt général.

Comme par hasard, cela coïncide avec le moment même où les gilets jaunes s’interrogent sérieusement sur les acquis et les limites de leur action – ce qui peut laisser croire à une participation active de leur part pour la suite des événements. Au passage, n’oublions pas que même la CFDT se trouve à deux doigts de se fâcher sérieusement: se souvient-on d’un précédent? Bref, résumons par une autre question simple: sommes-nous entrés dans des eaux de hautes turbulences dont «les cadres traditionnels de réflexion et de l’action sont perturbés», comme le suggère l’historienne Danielle Tartakowsky?

 


https://1.bp.blogspot.com/-r6y1kpvGO6c/XekaP7_dCsI/AAAAAAAAF_k/Lyh8WferiYYMMV-VzNlXy6oCgfzcOPPGgCLcBGAsYHQ/s1600/310x190_manifestation-5-decembre-contre-reforme-retraites-marseille.jpgHétéronomie. Depuis un an, nous vivons une

sorte de basculement. Jusque-là, hors 1995 et la bataille autour du CPE, il semblait qu’aux yeux du plus grand nombre, si ce n’est de tous (sic), le conflit social à «la dure» ne soit plus possible ni permis, étant entendu qu’il ne saurait y avoir d’autre monde que celui-ci… Autant l’admettre, nous-mêmes l’avions-nous peut-être intégré par défaut, abandonnant contre notre gré toute idée prérévolutionnaire – la grande crainte des puissants qui, eux, vivent et pensent comme sous l’Ancien Régime, la seule domination comme boussole.

Regardez Mac Macron, au moment où l’heure de vérité survient, la vraie cette fois. Dans son entourage, quelques indiscrétions le laissent d’ailleurs entendre: «C’est la fin du quinquennat qui va se jouer en quelques jours», assure un conseiller. Et ce dernier confesse: «Là, on ne pourra pas refaire le coup du grand débat une seconde fois… Cette fois, les corps intermédiaires sont dans le jeu.»

Autre manière d’affirmer que l’absence de réponse rapide, comme avec les gilets jaunes il y a un an, paraîtrait une erreur stratégique, surtout si le mécontentement attendu de l’opinion contre les grèves ne survient pas rapidement. Comment Mac Macron s’y prendra-t-il avec ce mouvement-là, d’une ampleur considérable?

«Le macronisme ne comprend pas le conflit», tranche Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, dans une tribune publiée par le Monde cette semaine. Et il ajoute cette sentence terrible: «Pratiquant le libéralisme dans un pays qui n’a rien de libéral, le président reste prisonnier d’une appréhension économiste et managériale du monde. (…) Le macronisme ignore l’hétéronomie née de la pauvreté ou de l’exclusion et aussi celle du quotidien et des institutions sociales.»

Résultat? Deux années de pouvoir et de gestion de «l’entreprise France», comme dans le privé, ont débouché non seulement sur la multiplication des conflits, mais également sur leur radicalisation. Luc Rouban précise: «Le macronisme ne comprend pas le tragique de la vie dans ce qu’il a de plus brutal et de plus commun dans la rue, au travail, à l’hôpital, dans les maisons de retraite, dans les communes rurales.»

Que comprend Mac Macron en vérité? Au mouvement social en cours de lui apprendre au moins que, face à ses offensives néolibérales et autoritaires, les luttes sociales et politiques puisent loin dans notre Histoire commune, et que, accessoirement, il ferait bien de s’en méfier…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 décembre 2019.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin à Au

 

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Municipales 2020 Comment améliorer notre cadre de vie?

24 Novembre 2019, 07:50am

Publié par PCF Villepinte

 

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