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tribunes et idees

Michel Serres : "Mon expérience d’enseignant m’a montré la victoire des femmes"

2 Juin 2019, 06:34am

Publié par PCF Villepinte

Agen : Michel Serres en juin pour dédicacer son dernier ouvrage

Le philosophe Michel Serres, figure intellectuelle familière du grand public, est décédé samedi à l'âge de 88 ans. "Il est mort très paisiblement à 19h entouré de sa famille", a déclaré son éditrice Sophie Bancquart. Passionné notamment par l'écologie et l'éducation, l'académicien s'est intéressé à toutes les formes du savoir, anticipant les bouleversements liés aux nouvelles technologies de la communication. En 2012, il nous avait accordé un entretien que nous publions à nouveau.

Professeur à Stanford University (États-Unis), membre de l’Académie française, Michel Serres est un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture. Auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, dont le dernier, Petite Poucette (éditions le Pommier), vient de faire couler beaucoup d’encre…

Si l’on vous dit que beaucoup de personnes vous ont parfois confondu avec Lucien Sève, est-ce que cela vous vexe?

Michel Serres. Non, mais je n’ai jamais été marxiste et je vais vous expliquer pourquoi. J’étais à l’École normale supérieure à l’époque d’Althusser. Je sortais moi-même d’une prépa sciences, et non pas lettres. Or, les marxistes, à cette époque-là, soutenaient en science des thèses impossibles. Une sorte de déterminisme absolu (basé sur la physique quantique), et du coup «le principe d’incertitude», soutenu par Werner Heisenberg (physicien), était hors la loi… Je me suis longtemps opposé à Althusser sur des questions scientifiques, pas politiques.

Pourquoi appelez-vous «Petite Poucette», cette génération née avec un téléphone mobile dans les mains?

Michel Serres. C’est parce qu’elle est très habile avec ses pouces pour écrire des textos, et parce que c’est plutôt une fille entre un et trente-deux ans… Ce n’est pas la génération née «avec» le numérique, elle vit «dans» les nouvelles technologies. La population qui est extérieure à ce phénomène, comme moi, elle travaille «avec» ces techniques. Eux vivent «dans». Il y a là une différence de vision qui, à mon avis, va changer la face du monde. Il peut naître une nouvelle démocratie. Les voies du virtuel sont ouvertes.

Pourquoi «Petite Poucette» au féminin?

Michel Serres. J’enseigne depuis maintenant un demi-siècle et mon expérience d’enseignant m’a montré la victoire des femmes. Elles sont plus travailleuses. Elles ont plus à montrer, prouver, dans une société qui n’est pas pour elles. Du coup, elles travaillent mieux, sont plus appliquées. Voilà pourquoi, j’ai mis Poucet au féminin. Je suis féministe, du point de vue de la lutte des sexes. Elles prennent une place extraordinaire.

À rebours d’une idée reçue, selon laquelle les jeunes sont illettrés et qu’Internet nous tire vers le bas, vous expliquez que, au contraire, nous n’avons jamais autant vécu avec les mots, l’écrit, les messages publicitaires ou politiques et que le savoir est enfin à la portée de toutes les mains…

Michel Serres. La révolution numérique, qui date de trente ans environ, est la troisième révolution: il y a eu la première, avant Jésus-Christ, lorsque l’oralité est passée à l’écrit. Tout a changé à partir de là, en politique, comme en économie (on peut faire des chèques, par exemple), et la littérature est née (la poésie). Puis il y a l’imprimerie, à l’époque de Montaigne (avoir une tête bien faite plutôt que bien pleine). Nous sommes à la troisième où tout change. Les historiens, comme Karl Marx, donnent beaucoup d’importance aux révolutions techniques «dures»… Les techniques industrielles. Mais cette fois-ci, c’est autre chose, on peut parler de techniques «douces». Mais elles ont réinventé beaucoup de choses.

Que répondez-vous à ceux qui accusent Internet de favoriser le nivellement par le bas (Marc Lévy =Gustave Flaubert) et la paranoïa, voire de favoriser la théorie du complot, par le biais de documents falsifiés, tronqués…

Michel Serres. Je réponds qu’à l’époque de Gutenberg, déjà, il y avait autant de porno que de bibles! Et de mauvais textes. Cette mise à égalité, elle a déjà eu lieu. Dans les bibliothèques et les médiathèques, les livres sont placés par ordre alphabétique, pas par ordre d’importance. Il faut un professeur pour expliquer la différence entre Lévy et Flaubert. Et qui sont les imposteurs… Les mauvais faiseurs.

Il existe de nouveaux modes d’action, de lutte, d’engagement politique. Desquels vous sentez-vous le plus proche: les Indignés, les Anonymous, les «pirates», les faucheurs d’OGM, ou Greenpeace? Autrement dit, pensez-vous toujours que les organisations politiques et syndicales sont un peu dépassées?

Michel Serres. Je crois que oui, à moyen ou long terme. Je suis philosophe. Il y a deux sortes de philosophes: l’engagé, au sens sartrien, qui va jusqu’à prendre sa carte au Parti. Et qui milite en suivant les directives du Parti, qu’il se trompe ou pas… Et il y a le philosophe qui cherche à savoir qu’est-ce que c’est que le contemporain? Mon engagement à moi est d’étudier le contemporain. En 1960, j’ai annoncé que la société de demain serait dirigée par Hermès et non pas par Prométhée. Et je me suis fait vider par Althusser à cause de ça… Je disais que la communication serait plus importante que la production.

La société du spectacle, évoquée par Guy Debord…

Michel Serres. Et qui avait raison? J’étais sur ce front-là depuis longtemps, puisque j’étais épistémologue (l’étude des sciences – NDLR). Ça n’empêche pas d’utiliser l’intuition, n’est-ce pas…

Quelle est la devise de Petite Poucette?

Michel Serres. Elle a appris le sens réel du mot «maintenant». Main tenant… Tenant en main le monde. Son téléphone mobile en main, avec son pouce, elle a un ordinateur, donc accès aux médias, à des lieux, via GPS, et Internet, des chansons, des images, Wikipédia, Google, Facebook, Twitter,etc. Elle a quasiment accès à tous les lieux et tous les «hommes» du monde entier. Il existe un calcul: le «théorème du petit monde», qui pose la question suivante à quelqu’un pris au hasard, dans la rue: en combien d’appels peut-il joindre un autre quidam, à San Francisco, par exemple ? C’était en sept appels avant les grands connecteurs comme Facebook. Aujourd’hui, c’est en quatre appels… Petite Poucette lambda peut joindre n’importe qui dans le monde en quatre tentatives. C’est extraordinaire.

Beaucoup de petites filles, de l’âge de votre Petite Poucette, ont du mal à se concentrer au collège… N’est-ce pas à cause du téléphone mobile et d’Internet?

Michel Serres. La déconcentration vient de la télévision. Les messages publicitaires ont été imposés exprès pour déconcentrer les gens, afin qu’ils consomment, achètent les produits présentés. Ces images passent vite. On a calculé qu’actuellement, lorsqu’on pose une question à quelqu’un à la télévision, la durée moyenne de réponse est de dix secondes. Par conséquent, les gens ne se souviennent pas de ce que j’ai dit à la télé.

À part votre fameux: «Je suis pauvre et je vous emmerde!», qui est passé en boucle au zapping. C’était sur le plateau de Ce soir ou jamais, animé par Frédéric Taddeï, sur France 3.

Michel Serres. Oui, ça, on l’a retenu! (Il rigole – NDLR.) Mais la télé est faite pour supprimer l’attention et faire de l’argent. D’autre part, Petite Poucette – votre fille – peut faire trois choses en même temps. C’est une performance nouvelle mais elle peut le faire. C’est une intelligence supérieure. Ne confondons pas «faire trois choses en même temps» et «perte de concentration». Quand on regarde la télé, on est en position «passager», avachi sur le canapé. Devant l’ordinateur, on est en position conducteur, assis et attentif. La première position est passive, l’autre active. Ne confondons pas les médias de papa (voire de pépé) et les nouvelles technologies: Petite Poucette est née «avec», n’oubliez pas. Observez un enfant d’un an devant un ordinateur ou un téléphone mobile…

Et le problème de l’addiction? Facebook et Twitter sont addictifs, comme les SMS. On voit des adolescents, et des adultes, marcher dans la rue comme des automates, des zombies hypnotisés, ou des couples, des amis, qui textotent au lieu de se parler à table…

Michel Serres. Ça me rappelle ma grand-mère, qui me disait: «Michel! Tu es toujours plongé dans tes livres…» J’étais drogué à mes livres. À chaque nouvelle révolution, il y a des nouveaux modes de comportement. On peut être addict à bien d’autres choses. C’est un vieux problème. Pas celui des nouvelles technologies.

Aux «réactionnaires» qui répètent «c’était mieux avant…», vous répondez: 150 millions de morts!

Michel Serres. Je les surnomme les vieux grognons. Il n’est pas prouvé que les révolutions du «printemps arabe» sont arrivées grâce aux nouvelles technologies mais elles ont eu une influence évidente. Ce sont les jeunes, les Petites Poucettes, qui ont donné l’impulsion en diffusant les images des violences et autres massacres, comme en Syrie actuellement. Ces nouvelles technologies ont été créées dans un monde qui n’était pas celui qu’il est devenu. Il y a donc un décalage. Petite Poucette est l’héroïne du monde contemporain.

Vous vous dites fils d’Hiroshima…

Michel Serres. Oui, car ma question, plus jeune, était: jusqu’où la science peut-elle aller? Déontologiquement… Il fallait créer une éthique des sciences. C’est moi qui l’ai fondée. Aujourd’hui, il y a des comités d’éthique partout. Les meilleures innovations tiennent toujours compte du passé et de la tradition. Petite Poucette n’est que la résultante des deux premières révolutions citées plus haut.

Vous êtes pour le métissage et la multitude. Et vous dites que les jeunes ne sont pas apolitiques mais politisés différemment, à leur façon…

Michel Serres. Depuis trente ans, il y a un nouvel amphithéâtre mondial. Un amphi mélangé. N’oubliez pas que j’enseigne à la Sorbonne également. Sont arrivés à mes cours, non plus des Français seulement, mais des Allemands, des Américains et aussi des gens d’Europe de l’Est et de l’Afrique du Nord,etc. Tout à coup, mon amphi français est devenu multiculturel. Même chose à Stanford, aux États-Unis, avec un métissage plutôt du côté de l’Asie. J’ai assisté à des mélanges. C’est ce qui se passe sur Internet et dans le monde.

Comment voyez-vous le monde actuel?

Michel Serres. Tel qu’il est… Fou et merveilleux. La vraie révolution, c’est le célèbre tableau de Michel-Ange sur la création du monde (le doigt de Dieu s’approchant de celui de l’homme – NDLR). Ce nouveau monde arrive par les doigts… de Petite Poucette, mais aussi par le codage – c’est d’ailleurs la couverture de mon livre.

On a l’impression que le monde moderne accélère de manière exponentielle, de plus en plus vite…

Michel Serres. Comme des marées, il y a des hauts et des bas. La marée des trentenaires pousse la génération d’avant: ils envahissent toutes les couches de la société, avec leur nouvelle manière d’appréhender le monde. Ils sont dans le marché du travail et les DRH ont du mal à les comprendre. Mais ce n’est pas une lutte de générations, c’est une rupture historique. Les nouvelles vagues qui vont arriver ont «main tenant en main le monde». Qui pouvait dire ça autrefois? Le richissime. L’empereur, l’homme de pouvoir. Or, maintenant, il y a 3milliards 750millions de Petites Poucettes qui sentent tenir en main ce monde.

N’oublions pas la grande partie de l’humanité qui n’a pas encore accès à l’eau…

Michel Serres. Bien sûr, mais les enfants de Calcutta apprennent à lire sur ordinateur! La science, c’est ce que papa apprend à Petite Poucette. La technologie, c’est ce que Petite Poucette apprend à son papa.

Votre livre a eu un succès d’estime et fait grincer pas mal de dents…

Michel Serres. Oui, les vieux ronchons, comme je les appelle, sont inquiets. Ils ont peur parce qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe.

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Michel Serres. À une sorte de suite à Petite Poucette. Vous savez, les cordonniers font toujours des chaussures…

Le philosophe des sciences. Né le 1erseptembre 1930 à Agen (Lot-et-Garonne), fils de marinier, Michel Serres entre à l’École navale de Brest en 1949, puis l’École normale de la rue d’Ulm en 1952, où il obtient l’agrégation de philosophie, en 1955. En 1968, il obtient un doctorat de lettres. Il fréquente le philosophe Michel Foucault, qui enseigne comme lui à Clermont-Ferrand, puis part enseigner aux États-Unis (Stanford), tout en enseignant à la Sorbonne. Il est l’auteur de nombreux essais philosophiques, dont Temps des crises (éditions du Pommier) et Musique (idem), largement salués par la presse. Ses chroniques sur France-Info sont très écoutées et il fait le bonheur des plateaux de télévision quand on l’invite pour ses talents de pédagogueet de vulgarisateur de la philosophie.

  • En vidéo : "Je suis pauvre et je vous emmerde". Michel Serres à Ce soir ou jamais, sur France 3, le 3 avril 2012

Entretien réalisé par Guillaume Chérel

 

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Les Français ne travaillent pas moins que leurs voisins…

7 Mai 2019, 06:29am

Publié par PCF Villepinte

Productivité(s)

https://1.bp.blogspot.com/-8OzYjOLg8Sg/XMrRdMPDmXI/AAAAAAAAFyk/5WtjpvqYqOAxijFB-ggJP9FtXDXXRXobgCLcBGAs/s320/Non-les-Francais-ne-travaillent-pas-tous-de-9h-a-17h.jpg 

Les Français ne travaillent pas moins que leurs voisins…

 

Raisons. Lorsque le peuple s’en mêle vraiment, il arrive parfois que l’or pur se change en plomb vil. Ainsi en est-il, autant de nos institutions que de notre art démocratique républicain d’accommoder ce qu’il subsiste encore de notre «pacte social à la française».

Dans un climat idéologique déjà assez lourd, voilà que nos «élites» en rajoutent dans leur démagogie de vouloir classer les riches et les pauvres, occultant volontairement – et pour cause – les rapports de forces entre le capital et le travail, ce que beaucoup, instruits de Marx et de ses héritiers, n’oublient pas à l’heure des mécomptes du capitalisme.

Mac Macron et ses affidés n’ont donc pas de mots assez durs pour affirmer que les «Français travaillent moins que leurs voisins». Ridicule et déplacée, cette assertion déclinée à souhait par tous les libéraux patentés est d’abord et avant tout un mensonge éhonté, une mystification révoltante. Parodiant la célèbre réplique du chef-d’œuvre la Règle du jeu (Jean Renoir), nous pourrions dire: «Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons.»

D’autant que nous connaissons parfaitement bien celles de Mac Macron, qui puise ses «références» dans un célèbre institut de recherches économiques proche du patronat, Coe-Rexecode, qui ose évaluer la durée effective annuelle de travail des salariés européens sans tenir compte des temps partiels ni des indépendants, plaçant, de fait, la France dans une position atypique. Un exemple parmi d’autres: aux Pays-Bas, près de la moitié des salariés de 20 à 64 ans sont à temps partiel, contre 21% dans la zone euro, et 19,3% dans l’Hexagone. Même le journal le Monde (eh oui!) signalait cette semaine que les références de Coe-Rexecode étaient trompeuses, titrant sans détour: «Non, les salariés français ne travaillent pas moins que leurs voisins». 

 

Réalité. Ce point de vérité rétablie, et puisqu’il convient de parler des vrais chiffres économiquement démontrés et vérifiables, ceux de l’OCDE s’avéreront incontestables par sa méthodologie, dont nous conviendrons aisément qu’elle s’impose à tous. L’institut français de référence choisit en effet la réalité et retient dans ses statistiques le temps de travail annuel, peu importe que ce soit à temps partiel ou complet, ce qui paraît logique et honnête pour comparer ce qui doit l’être et ne pas se laisser enfermer dans le discours dominant du moins-disant social: «C’est mieux ailleurs.» 

Or, avec l’OCDE, les Français travaillent plus que les Danois, plus que les Néerlandais, et, bizarrement, même plus que les Allemands. Et pas un peu: 12% de plus! Au cas où la démonstration ne suffirait pas, le bloc-noteur ne résiste pas à l’envie de citer un organisme au-dessus de tout soupçon, à savoir Eurostat, l’une des directions de la Commission européenne chargée de l’information statistique.

À moins de qualifier les responsables d’Eurostat de dangereux «déviationnistes gauchistes», il se trouve que ces derniers parviennent à la même conclusion que l’OCDE: les Français, à temps complet et à temps partiel, travaillent 37,3 heures par semaine, plus que la moyenne européenne (37,1 heures), plus que les Néerlandais (30,4), plus que les Britanniques (36,5), plus que les Suisses (34,7), plus que les Allemands (34,9).

Spécificité Comprendre, n’est-ce pas déjà contester et, pourquoi pas, se révolter devant l’infâme propagande déversée du matin au soir? Que n’entend-on pas… «Fainéants» et «privilégiés», les Français? Un peu de sérieux et de dignité! Non seulement nous ne travaillons pas moins, mais nous sommes par ailleurs très productifs. Et de manière frappante. Qu’ils soient salariés ou indépendants, les citoyens travailleurs de notre pays développent un taux de productivité près de 15 points supérieurs à la moyenne européenne: 114,8 contre 100 pour les Vingt-Huit de l’UE, loin devant l’Allemagne (106,3).

Qu’on le sache, cette spécificité nous est jalousée. Le Monde cite opportunément une formule de l’hebdomadaire libéral britannique, The Economist: «Les Français pourraient être en congés le vendredi, ils produiraient encore davantage que les Britanniques en une ­semaine.» Rien à ajouter.

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 3 mai 2019.]

 

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Philisophie(s)

31 Mars 2019, 07:09am

Publié par PCF Villepinte

Philisophie(s)

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Marx et Freud au rancart ? 

 

Histoire. Les polémiques franco-françaises concernant les programmes scolaires disent quelque chose de nous, de notre histoire: ne nous en plaignons pas! Le monde globalisé nous a laissé si peu de spécificités uniques au monde qu’il serait malvenu de ne pas honorer les derniers prés carrés d’une trace universelle qui demeure nôtre – sans exagérer le propos. Ainsi en est-il d’une nouvelle polémique, liée à la réforme du lycée et du bac, concernant la philosophie, comme cela se produit régulièrement. La dernière en date, tonitruante, a vu de nombreuses voix s’élever pour dénoncer la disparition (desdits programmes) des notions de travail et d’inconscient, étudiées jusqu’ici. Vous avez dit travail? Et inconscient? En somme: Karl Marx et Sigmund Freud. Deux géants de l’Histoire qui ont marqué deux des grandes révolutions anthropologiques fondamentales: l’homme est aussi le produit du corps social environnant (Marx), l’homme n’est pas seul en sa demeure (Freud). Ces deux notions, de même que leurs concepteurs, n’apparaissent pas dans le projet de programme qui a été présenté oralement, le 20 mars, dans le cadre du Conseil supérieur des programmes (CSP), aux syndicats et associations disciplinaires. De quoi rendre colériques plusieurs membres de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public (Appep). En effet, les enseignants ne seront plus formellement tenus de faire étudier ces thèmes, ni de lire des textes qui s’y rapportent. Ah bon? Mais comment parler du monde d’aujourd’hui, donc de l’économie qui guide tout, sans aborder la question du travail, de la justice ou de l’État, du droit et de la société… donc de Marx? De même, imagine-t-on évoquer le corps et l’esprit, voire le désir, etc., en évacuant l’inconscient… donc Freud? L’affaire paraît sinon impossible, du moins grotesque dans des disciplines qui consistent – de fait – à établir des liens entre les notions et/ou les concepts. Rassurons-nous, puisqu’il nous est dit officiellement que «ces notions devraient toutefois continuer à être étudiées en lien avec d’autres thématiques». Nous entendons «devraient» et nous comprenons: ce sera à la bonne volonté des enseignants de terminale… Quoi qu’il en soit, aucune raison de s’inquiéter: «Engels devrait rejoindre la liste des auteurs possibles, ce qui permettra d’étudier notamment des œuvres qu’il a écrites avec Karl Marx», nous explique-t-on. Et toujours ce «devrait» qui ne laisse rien présager de bon…

 

Peuple. Assiste-t-on à une tentative de mise à mort de la pensée critique? Un peu tôt pour se prononcer. Néanmoins, annoncer la disparition du Travail, infrastructure collective essentielle, ainsi que de l’Inconscient, fondement même de la conscience humaine, a de quoi nous inquiéter.
Que veut-on? Privilégier une scolastique destinée à exploiter le sentiment de vide des jeunes? Imposer une sorte de phénoménologie de l’ineffable et de l’instant présent sans jamais la confronter à une véritable pensée critique sociopolitique? Andreea Lemnaru, chercheuse en philosophie à la Sorbonne, écrivait cette semaine dans un appel: «En d’autres termes, le futur bachelier deviendra un cadre d’entreprise rompu à la rhétorique, qui se pique d’un mysticisme diffus pour pallier son défaut de conscience politique et idéologique – et donc un allié de choix pour l’ordre établi.» Le bloc-noteur n’instruit, ici, aucun procès en idéologie, mais pose une question simple: supprimer le Travail (et bien sûr le Code qui s’y rapporte, déjà bien attaqué!) et l’Inconscient, n’est-ce pas supprimer toute possibilité de développer une conscience politique chez les élèves? L’enseignement de la philosophie fixe des repères afin de «guider», «baliser» les principes qui sous-tendent les activités quotidiennes des futurs citoyens. La bataille est culturelle. Pour ne pas élever une masse d’individus obéissants en lieu et place d’un peuple. 

 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 29 mars 2019.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin à 16:20

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Pluralisme(s): requiem annoncé de la presse écrite... ah bon?

30 Mars 2013, 10:58am

Publié par PCF Villepinte

 
Ne confondons pas «crise de la presse écrite» (réelle) et «crise de l’écrit» (en grande partie fantasmée).
Méprise. «Ah, mais je vous reconnais. Vous êtes l’écrivain qui travaille à l’Huma?» «Non, je suis le journaliste de l’Huma à qui il arrive d’écrire des livres!» L’anecdote n’a l’air de rien, elle témoigne pourtant d’un changement d’époque et de déconsidération pour le Métier… Camus disait: «Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde.» Nommons-les donc. Ainsi, la promesse d’une mort plus ou moins lente de la presse écrite nous est annoncée. La crise économique mondiale, additionnée à un «trouble de civilisation», aurait accéléré la gangrène, au point de pronostiquer le pire pour toute une profession – l’Humanité n’échappe pas au requiem. L’autre soir, un ami pourtant «écrivant», qui dévore le papier journal 
dès potron-minet, ne cachait pas son «inquiétude» en analysant le mal de l’époque: «L’âge d’or des rotatives triomphantes est révolu, nous entrons dans l’ère d’une nouvelle diffusion. La révolution de “l’écran”.» Selon lui, une économie de l’intime se serait déjà dessinée sous nos yeux, car la Toile ne diffuse pas d’un centre, comme de vulgaires mass media.
Elle connecte de point à point. «Ça change tout, affirme notre interlocuteur. Car il s’agit d’une métamorphose absolue de nos réflexes intellectuels. C’est fini l’ère des citoyens actifs qui prenaient le temps 
du ressenti ; ils ont été remplacés par des individus qui préfèrent l’expéditif et le zapping. Lire la presse, c’est un réflexe totalement contraire à cette évolution… alors qui gagnera ce bras de fer?»

Journalistes. Jamais les journalistes n’ont eu à subir de tels bouleversements, techniques et anthropologiques. La presse écrite affronte en effet une mutation d’ampleur venue de l’ensemble du système médiatique, à commencer par la disponibilité de technologies elles-mêmes très évolutives: informatique, microélectronique, télécommunications, spatial, etc. Les conditions d’utilisation de ces technologies se simplifient, se démocratisent et changent en profondeur toutes les formes d’informations et de communications (pardon pour le gros mot). Comment prévoir et anticiper la manière dont les usages trancheront? Et où lira-t-on encore? Et sur quel support?
Et à quelle périodicité? Et, surtout, quel type d’informations et autres analyses dépassant le seuil des simples faits? Autant de questions existentielles auxquelles il est pour l’heure impossible de répondre, croyez-nous. D’autant que, du strict 
point de vue éditorial – ce qui nous importe beaucoup à l’Humanité –, l’offre est à la fois proliférante, de plus en plus spécialisée et de plus en plus segmentée, conformément à la tendance (désolante) dite de la «personnalisation» des biens de consommation. Notons une conséquence économique lourde: la tendance nette à la concentration, à la financiarisation et à l’internationalisation de l’information – donc à la globalisation et son corollaire, l’uniformisation.
Pour ceux qui n’auraient pas compris l’enjeu, précisons simplement ce à quoi nous assistons actuellement: à un partage de classes (oui, oui) entre, d’un côté, une information low cost destinée au plus grand nombre et à leur temps de cerveau disponible, avec une gamme de journaux gratuits et de chaînes de télévision aux applications multimédias sans fin (le tout financé par 
la pub) ; et de l’autre côté, des supports d’informations sélects uniquement destinés aux élites et au bac ++ minimum, qui, bien sûr, délivrent une pensée unique médiatique si peu argumentée dans les marges des sujets essentiels qu’il devient difficile de trouver des nuances – sans parler de différences! Le pluralisme de la presse, pilier de notre République, y survivra-t-il?

Écrit. Penser qu’Internet pourrait, grâce à la profusion d’informations googleisées, jouer le rôle d’un journal comme l’Humanité n’est qu’illusion, voire vision cauchemardesque d’un futur qu’on voudrait nous imposer, avatar, parmi les autres, du capitalisme globalisé… Cela n’exclut pas une vérité incontournable : aucun journal, à commencer par l’Humanité, ne survivra s’il ne recrée pas un puissant désir chez son lecteur – un désir citoyen, un désir de civilisation, un désir de transformation de la société. Être à la fois auteurs et acteurs, pour cultiver ce qui nous rend irremplaçables, donc indispensables aux yeux des lecteurs. Disons une évolution, une progression, une refondation, une révolution… qu’importent les mots. Mais attention à un écueil majeur. Ne confondons pas «crise de la presse écrite» (réelle) et «crise de l’écrit» (en grande partie fantasmée). L’écrit existera toujours – la presse écrite aussi, par définition. Seul le support continuera d’évoluer. Et un jour, sans doute, le papier journal aura été en grande partie remplacé par toutes sortes de «liseuses», aux matériaux et aux composants de plus en plus perfectionnés. Alors nous ne dirons plus «presse papier» ; mais nous dirons toujours « presse écrite ».

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 22 mars 2013

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Yvon QINIOU Philosophe

29 Mars 2013, 08:05am

Publié par PCF Villepinte

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La révolution est à venir

 

Ce livre, selon son auteur, n’est pas une thèse sur le communisme destinée aux spécialistes de Marx, il est et se veut un essai politique résolument engagé. Et résolument réfléchi.

 Retour à Marx, pour une société post-capitaliste,   d’Yvon Quiniou. Éditions Buchet-Chastel, 2013, 176 pages, 15 euros. Voilà bientôt deux décennies que nous subissons l’hégémonie de la lecture libérale du XXe siècle sur le communisme. François Furet en France a donné le principal argument. La prémisse : l’idée communiste s’est incarnée en URSS. Le constat : l’URSS a tragiquement échoué. La conclusion : le communisme a donc été définitivement invalidé par l’histoire.

Yvon Quiniou, dans le sillage du grand soviétologue Moshe Lewin, voit dans cet argument devenu sens commun « l’imposture sémantique du siècle ». Sa thèse simple mais forte conteste la prémisse de l’argument : contrairement à ce qu’il soutient, l’idée communiste ne s’est pas réalisée en URSS. La révolution d’Octobre 1917 fut une révolution « plébéienne » ou encore « populaire » mais elle ne fut pas communiste. Dire cela, c’est se situer en amont de nombreuses querelles historiques opposant les courants du marxisme. Ces disputes présupposent une révolution communiste en 1917 et tentent ensuite d’en expliquer la dégénérescence. On a pu incriminer la « trahison » de la bureaucratie communiste ou encore l’encerclement impérialiste. Ces explications, qui peuvent avoir leur importance et leur part de vérité, ratent l’essentiel. Pour Yvon Quiniou, il n’y a pas eu de révolution communiste du tout pour cette raison que les conditions économiques, sociales et politiques d’une telle révolution n’étaient pas réunies.

Ces conditions furent théorisées par Marx en son temps. Il avait très lucidement compris que, sans elles, aucune révolution communiste n’aurait lieu, et que s’il y avait révolution malgré tout, alors elle ne serait pas communiste. Le communisme, pensait Marx, suppose, première condition, un développement suffisant des forces productives ; « car sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la vieille gadoue ». Il suppose aussi, deuxième condition, la polarisation des classes, la simplification de l’antagonisme social, idée qui n’est crédible qu’à la condition de ne pas confondre le prolétaire et l’ouvrier, le premier désignant l’ensemble des salariés (ouvriers, employés et travailleurs intellectuels compris). Enfin, dernière condition, le communisme suppose l’implication de l’immense majorité ; il est fondamentalement démocratique, mouvement de la majorité et non seulement pour elle. Évidemment, aucune de ces conditions n’était réunie dans la Russie de 1917. Ce qui explique largement l’absence de communisme en URSS.

Conclusion : l’histoire n’a pas invalidé l’idée communiste. Reste maintenant à réunir les conditions de son avènement. La social-démocratie ayant partout 
explicitement tourné le dos à l’idée d’une rupture avec le capitalisme, « c’est aux seules forces qui se réclament encore d’une identité communiste forte de prendre désormais en charge le programme d’une société post-capitaliste ».

philosophe

n philosophie

Florian Gulli,

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Hommage

17 Mars 2013, 08:00am

Publié par PCF Villepinte

Société - le 14 Mars 2013

  Mots clés : cgt, Robert Castel, alain supiot, henri hatzfeld,

 

Robert Castel : "je pense que l’individu est un sujet social", dernière rencontre avec le penseur de la "question sociale"

 

 

Le sociologue vient de nous quitter à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, l’auteur des Métamorphoses de la question sociale a marqué la sociologie. Il avait relu le 6 mars les épreuves de cet entretien réalisé fin février. 

Le parcours intellectuel de Robert Castel reste intimement lié à ses origines sociales. Au croisement de la sociologie, de la philosophie et de la psychanalyse, il a toujours tenu compte dans ses travaux de recherche des plus défavorisés et de ceux qui travaillent. Né le 27 mars 1933 à Saint-Pierre-Quilbignon, aujourd’hui quartier de la ville de Brest, fils d’un employé des Ponts et Chaussées, imprégné de la culture républicaine et laïque, Robert Castel est issu de ce monde du travail où les difficultés de subsistance sont bien réelles. C’est d’ailleurs très jeune qu’il doit affronter l’épreuve de la perte très précoce de ses parents. Enfant issu de milieu modeste, il passe tout « naturellement » un CAP d’ajusteur mécanicien. Mais un événement ou plutôt une rencontre va changer le cours de ce déterminisme social. Grand lecteur, il est remarqué par un professeur de mathématiques, ancien déporté communiste, qui l’incite à poursuivre ses études. Ce moment capital dans sa vie, il nous l’a raconté avec émotion lors de l’entretien qu’il nous accordait il y a quelques jours encore (voir ci-contre) et qu’il avait confié dans un de ses derniers ouvrages Changements et pensées du changement, échanges avec Robert Castel, codirigé avec Claude Martin (2012, La Découverte). Boursier, il passe l’agrégation de philosophie en 1959 et se lance dans une thèse sous la direction de Raymond Aron à la Sorbonne. C’est dans ces années-là qu’il rencontre Pierre Bourdieu, avec qui il commence à travailler, abandonnant la philosophie pour la sociologie. Après mai 1968, il enseigne à l’université de Vincennes, qui deviendra Paris-VIII. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il s’intéresse à la psychanalyse et à la psychiatrie, ainsi qu’au traitement et à la prise en charge des malades mentaux, en établissant une sociologie critique se rapprochant de Michel Foucault, dont il reprendra la démarche généalogique. Sur ce sujet, il publiera plusieurs ouvrages et de nombreux articles. Il sera à l’origine de la constitution du Groupe d’analyse du social et de la sociabilité (Grass).

Mais ce sont surtout ses travaux sur le salariat qui font de lui le penseur de la question sociale et du monde du travail. Dans les années 1980 et 1990, il s’intéresse aux transformations de l’emploi, l’intervention et les politiques sociales. En 1990, il devient directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess). Aboutissement de plusieurs années de travail, la sortie de son monumental ouvrage les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat (1995, Fayard) a un impact tel qu’il est devenu presque immédiatement un « classique » de la sociologie contemporaine.

Il analyse la façon dont la « société salariale » s’est constituée à partir d’une « propriété sociale », puis son effritement à partir de la crise des années 1970. Il étudie les conséquences sur l’intégration sociale et le statut de l’individu contemporain, pointant des menaces, avec l’apparition de « l’insécurité sociale » générée par la précarité et le chômage de masse. Il dirige le Centre d’étude des mouvements sociaux (Ehess-CNRS) jusqu’en 1999. Poursuivant sa démarche d’analyse sociologique, ses œuvres les plus récentes, l’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ? (Seuil, 2003) et la Montée des incertitudes (Seuil, 2009), constatent la montée croissante des incertitudes et des risques dans les sociétés contemporaines, conséquence du passage à un « nouveau régime du capitalisme ».

Robert Castel est décédé mardi 12 mars à Vincennes. Quelle émotion et tristesse à l’annonce de sa disparition… Fin février, nous l’avions rencontré pour un échange humain fort. Il nous laisse ses travaux et ses nombreux écrits en héritage.

Dans vos travaux, vous décrivez une « grande transformation » comme passage du capitalisme industriel au capitalisme financier. Est-elle achevée ?

Robert Castel. Il est toujours aventureux de prévoir l’avenir. Les sociologues ne sont pas des prophètes. Ils essaient de comprendre les changements et, peut-être, d’extrapoler le sens dans lequel ils vont. Dire « ce sera comme ça » me paraît dangereux. Ce n’est pas un hasard si j’ai intitulé mon avant-dernier ouvrage la Montée des incertitudes. C’était une façon de qualifier la grande transformation en cours depuis une trentaine d’années. Auparavant, il était très répandu de penser que demain serait meilleur. Seule une minorité de gens a maintenant cette espèce d’optimisme. Les sondages d’opinion montrent que beaucoup de Français ont une vision plutôt pessimiste. Pour autant, les choses sont incertaines, et en un sens heureusement : on ne peut pas affirmer avec certitude que « tout fout le camp ». Le pire de l’avenir n’est pas certain.

Avec le capitalisme industriel, 
un compromis s’est établi dans 
les rapports sociaux : ce que vous avez appelé la «société salariale» basée sur la «propriété sociale» ?

Robert Castel. Dans les années 1960, un équilibre relatif a été atteint. Ce n’était pas quelque chose de merveilleux. Beaucoup de baratin a été fait sur les « Trente Glorieuses ». Il persistait de grandes inégalités. Il y avait des injustices pas très reluisantes et des épisodes peu glorieux comme les guerres coloniales. Néanmoins, un certain équilibre a pu être trouvé entre, pour aller très vite, les intérêts du marché et ceux du travail. Ce n’était pas idyllique mais cela a assez bien fonctionné. Cette période qui a succédé à la Seconde Guerre mondiale a permis le développement du droit du travail, de la protection sociale et de l’économie. À partir des années 1970, on a commencé à parler d’une crise, d’abord considérée comme provisoire dans l’attente de la reprise…

Aujourd’hui, ce sont moins 
de protections sociales, de droits sociaux, de santé, de sécurité. 
Où est passé le compromis ?

Robert Castel. Il faut avoir une certaine méfiance vis-à-vis d’un discours hyper-catastrophiste. Le capitalisme industriel avait commencé à s’instaurer d’une manière sauvage au regard de la situation des prolétaires du début du XIXe siècle. Le compromis établi est toujours en vigueur. Nous sommes dans une dégradation de la situation. La question est de savoir jusqu’où cette dégradation ira-t-elle ?

Prenant les exemples de la Révolution française et de Mai 68, vous préférez parler de « métamorphose » ?

Robert Castel. Les dynamiques de changement sont extrêmement complexes. L’histoire ne progresse pas de façon unilatérale en permanence. La sociologie, ce n’est pas les mathématiques. Les mots ont leur importance et sont bien définis. Une métamorphose est une conciliation, un accrochage, une synthèse entre le « même » et « l’autre ». Ce n’est pas nécessairement parfait, ni extrêmement précis, mais c’est au moment où il y a du « même » et du « différent ». L’histoire, ce qui advient, est quelque chose qui fait date, qui fait rupture. Cela amène de l’innovation par rapport à une situation antérieure. On invente mais on n’invente pas tout. On ne repart pas de zéro. Au contraire, on reprend.

Cette idée de «métamorphose» justifie une posture de «critique sociale» ou de «sociologie critique». En quoi la société est-elle critiquable ?

Robert Castel. On ne peut avoir qu’un point de vue critique. J’ai évoqué le prolétariat du XIXe siècle lorsque le fer de lance de la production mourait d’alcoolisme à trente-cinq ans. On n’en est plus là. Les formes actuelles contenues dans la précarité appellent à repenser les processus de dissociations sociales. Ils ne sont pas identiques à ceux qui prévalaient, il y a deux siècles, mais ils semblent avoir la même fonction de délitement des solidarités et de toutes les formes qui font société.

Vous parlez même de désaffiliation ?

Robert Castel. La désaffiliation est la forme limite de ce processus. J’ai utilisé ce terme pour éviter un abus de l’usage du mot exclusion à propos de situations complètement hétérogènes. Dire d’un sans-abri, d’un jeune de banlieue ou encore d’un cadre au chômage qu’ils sont des exclus, cela ne veut plus rien dire à part qu’ils seraient dehors, dans le « hors-social ». Il faut plutôt comprendre les processus qui y mènent. Avant d’en arriver là, on est vulnérable. Ces situations doivent être analysées : elles mènent à la limite d’être déconnecté des rapports de travail, des échanges et des réseaux de sociabilité familiaux, de voisinage, de territoire…

Cette critique n’appelle-t-elle pas 
une transformation sociale ? 
Le changement a été majoritairement souhaité par les Français. Quelles réformes progressistes faudrait-il engager pour sortir de ces incertitudes ?

Robert Castel. La crise semble toujours plus profonde. En 2008, on a pu penser que devant une telle gravité les gens allaient prendre conscience qu’il fallait un changement radical. Il n’en est rien. Pour ma part, je pense que l’on peut être réformiste de gauche. Bien sûr, cela reste à prouver et passe par un repositionnement des droits. Ayant beaucoup pratiqué l’histoire sociale, j’ai appris que rattacher des droits forts au travail a sécurisé la condition ouvrière et a constitué une mutation assez fantastique par rapport à celle du prolétaire. Aujourd’hui, on ne peut pas rester aux termes exacts du compromis social des années 1970. Le nouveau régime du capitalisme se traduit par une grande mobilité. Un travailleur ne restera pas accroché à son emploi toute sa vie. Il passera par des alternances travail et non-travail. Il faut une acceptation et une maîtrise de cette mobilité. Surtout, ces transformations ne doivent pas s’accompagner de déclaration d’inemployabilité, ni conduire à jeter les gens ou à les mettre dans des situations lamentables. Cet enjeu de la sécurisation a été formulé par les organisations syndicales. Le juriste du travail Alain Supiot a proposé, lui, de donner un statut au travailleur. Les propositions qui vont dans ce sens pourraient constituer un réformisme de gauche, sauf que son contenu réel demeure problématique. Il existe plus que des nuances entre la position de la CGT et celle de la CFDT. Je n’ai pas une fonction qui me permet de dire qui a tort ou raison. Mais quelles que soient les divergences entre les syndicats de salariés, j’espère que les positions sont moins éloignées entre eux qu’avec le Medef.

Selon vous, la «propriété sociale» 
est constituée d’une addition 
de droits concédés au travail pour compenser la logique de rentabilité imposée par le capital. Mais aujourd’hui, devant la financiarisation, ne faut-il pas concevoir une «appropriation sociale» nouvelle ?

Robert Castel. Oui, cela pourrait être une façon d’entrevoir les choses. La propriété sociale, cela signifie que le travailleur est propriétaire de droits. Il y a également des propriétaires privés. Un certain nombre de droits sont irrécusables comme la santé, la retraite, etc. On pourrait énoncer six ou sept droits qui fondent un socle assurant au travailleur ses ressources de base pour que le travail continue d’être pourvoyeur d’indépendance sociale et économique. Bernard Gazier a mis en avant les « marchés transitionnels » suivant lesquels le travail est de plus en plus établi sous des formes transitionnelles. De son côté, Yves Barel a mis en évidence que le travail demeure la base de notre intégration sociale. Le travail, même s’il est moins consistant, est tout aussi important. Dans ce contexte, il faut des droits à la formation réelle pour chaque salarié. Cela est un élément nécessaire pour sécuriser le monde du travail.

Dans ces «métamorphoses» sociales, quel rôle attribuez-vous 
au syndicalisme ?

Robert Castel. Le rôle du syndicalisme et de la classe ouvrière révolutionnaire a été très important mais loin d’être exclusif. Henri Hatzfeld a fait une bonne analyse des composantes à l’origine des protections sociales dans son livre Du paupérisme à la Sécurité sociale. Il a démontré au travers d’un siècle d’histoire qu’il n’y a aucune unité au sein du mouvement ouvrier, notamment à cause de l’antagonisme réformisme/révolution et qu’il existe une nébuleuse de positions complexes. Une partie du patronat s’est ainsi ralliée un certain temps à des positions réformistes pour mettre en avant la productivité.

Dans l’ouvrage collectif Changements et pensées du changement (1), 
vous avez accepté de dialoguer 
avec une quinzaine de chercheurs. Vous concluez avec un texte admirable dédié à votre professeur de mathématiques. Relier «objectif» et «subjectif», les affects et les déterminations sociales, Freud et Marx, c’est le chantier qui reste ouvert ?

Robert Castel. Je ne sais pas si ce texte est admirable mais il recoupe une conviction profonde que j’ai depuis mes études de philosophie et ensuite dans mes travaux de sociologie. Contrairement aux conceptions libérales selon lesquelles seul l’individu fait des choix et prend des risques, je pense que l’individu est un sujet social. Nous sommes tous traversés par l’histoire. Ce n’est pas seulement un décor. Cela marque très profondément nos choix, nos amours, nos peines. Nous avons une dette vis-à-vis de l’histoire. J’ai raconté cette anecdote… Très jeune, je n’aurais pas dû faire d’études. J’étais en collège technique. Un professeur surnommé « Buchenwald », ancien déporté et probablement résistant communiste, m’a un peu pris en charge en m’incitant à rejoindre le lycée. Grâce à lui et à travers lui, j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas fait. Je crois que j’ai mené ma vie en restant fidèle au système de valeurs qu’il portait. C’est aussi cela la transmission, la solidarité entre les êtres humains. C’est l’image que l’on peut se faire de la société complètement différente de celle qui a pour seul but le profit pour le profit. De ce point de vue, les politiques sociales n’ont pas souvent tenu compte des individus. Elles ont d’abord pris en charge collectivement les membres de groupes. Dans la dernière période, notamment avec la crise, un processus se met en place visant à les placer dans le cadre de politiques des individus. Ce sont les discours qui rendent responsables les individus. Ils ont pour conséquence de ne plus accorder des droits inconditionnels en contrepartie. J’aborde cette question dans l’Avenir de la solidarité (2).

En tant que citoyen, vous êtes signataire de l’Appel des appels, est-ce que cela rejoint cette interrogation ?

Robert Castel. Oui. La position de l’Appel des appels met l’accent sur cette implication de l’individu, non pour recevoir des cadeaux qui lui tomberaient du ciel, mais pour s’inscrire dans une logique de droit. Cela renvoie à la référence première de l’Assemblée constituante de 1793 : la patrie a des devoirs envers les citoyens les plus fragiles. Le droit au secours est le noyau de la politique républicaine.

(1) Changements et pensées du changement. Collectif dirigé avec Claude Martin. 
Éditions La Découverte, 362 pages, 27 euros.

(2) L’Avenir de la solidarité. 
Avec Nicolas Duvoux. « La vie des idées », 
PUF, 103 pages, 8,50 euros.

  • Lire aussi :

La radicalité de Bourdieu selon Robert Castel
Robert Castel : « La précarité est devenue un état permanent »

Décès de Robert Castel, l'auteur des "métamorphoses de la question sociale"

Entretien réalisé par Pierre Chaillan

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14 mars

16 Mars 2013, 07:33am

Publié par PCF Villepinte

Karl Marx par Mustapha Boutadjine (DR)

Politique - le 14 Mars 2013

 

 

Isabelle Garo : "Nous vérifions aujourd’hui les crises du capitalisme que Marx avait prédites"

 

 

 

 

 

Karl Marx, 1883-2013. Spécialiste de Marx, la philosophe Isabelle Garo expose toute l’actualité de son œuvre pour comprendre et analyser le capitalisme et la crise actuelle.

Cent trente ans après 
sa mort, en pleine crise 
du capitalisme, la pensée de Marx a-t-elle encore 
une actualité ?

Isabelle Garo. L’actualité de l’analyse du capitalisme par Marx (et par Engels, qu’on oublie souvent) n’est pas celle d’une description historique qui, dans ses détails concrets, resterait valable 
ou le redeviendrait. Cette actualité concerne d’abord l’étude 
d’un mode de production, dont les contradictions, économiques et sociales, constituent l’essence même. Nous sommes bien placés, malheureusement, pour vérifier l’une des intuitions majeures 
de Marx : les crises du capitalisme appartiennent à sa définition même, elles sont inséparables de sa nature. Une telle approche ne fait pas de lui un économiste, mais un critique 
de l’économie politique, associant 
à l’analyse économique de tendances et contre-tendances concrètes, l’analyse et la critique sociale, la prospective et l’intervention politiques, l’approche et l’invention philosophiques.

Peut-on analyser le système capitaliste actuel à l’aune 
de l’œuvre de Marx ?

Isabelle Garo. À l’heure d’une 
des crises majeures du capitalisme, les acquis sociaux des quarante, voire des soixante-dix dernières années se trouvent démolis les uns après les autres. C’est un capitalisme dérégulé qui réapparaît, dont les caractéristiques sont certes nouvelles, mais qui retrouvent certains des traits du capitalisme de l’époque de Marx. La remontée du taux de profit est sa seule obsession, quelles qu’en soient les conséquences sociales et environnementales, et son moyen, en temps de crise, est notamment 
la pression sur les salaires, directs 
et indirects, ainsi que 
la remarchandisation capitaliste de tout ce qui lui avait été arraché de haute lutte sur le terrain de la santé, de l’éducation, des retraites, des transports, etc. Pourtant, ces politiques ultraviolentes de contre-réforme ne semblent pas en mesure de résoudre ce qui est l’une 
des pires crises de l’histoire 
de ce mode de production.

En quoi l’analyse de Marx peut-elle vraiment nous aider à comprendre la crise et sa dimension financière ?

Isabelle Garo. S’attachant à articuler la sphère de la production et celle de la circulation, Marx est l’un de ceux qui accordent la plus grande attention aux phénomènes monétaires et financiers. Concernant la dimension financière du capitalisme contemporain, devenue si complexe, si les œuvres de Marx n’en produisent évidemment pas de description immédiatement transposable, elles aident pourtant à l’analyse de ses mécanismes fondamentaux. De ce point de vue, loin que la dimension financière soit séparable de ce qui serait un capitalisme industriel fondamentalement sain, 
elle en est constitutive, inséparable. Ainsi, Marx élabore la notion de « capital fictif », qui désigne les titres émis à partir de prêts. Ces prêts ne sont pas du capital productif de valeur, ils sont pourtant bien un capital porteur de profit, celui-ci étant toujours la plus-value extorquée aux salariés, mais une plus-value à venir. Ce décalage dans le temps est gros des crises capitalistes. C’est pourquoi les effets du capital fictif ne sont pas fictifs mais bien réels. Et c’est en ce point que la crise prend 
sa dimension sociale, sa dimension de guerre de classes avivée.

Selon Marx, y a-t-il une 
alternative possible à l’intérieur 
du capitalisme ou bien faut-il changer de système social ?

Isabelle Garo. Si les œuvres de Marx connaissent un réel regain d’intérêt aujourd’hui, on vante plus volontiers ses mérites d’analyste que le caractère politique, révolutionnaire, de son analyse d’ensemble du capitalisme. 
Or la perspective qui colore et oriente toutes ses analyses est bien la sortie hors du capitalisme. Sans jamais prescrire de stratégie passe-partout, craignant de faire « bouillir les marmites de l’avenir », il ne cessera de combiner analyse théorique et intervention militante en vue d’abolir ce capitalisme qui n’est nullement le dernier stade de l’histoire humaine, en dépit de ce qu’on nous raconte. Sur ce point, il faut souligner que, pour Marx, la lutte politique et sociale est aussi une lutte d’idées. C’est la notion d’idéologie qui rassemble ces différentes dimensions. Car l’offensive néolibérale est aussi idéologique, au sens où elle vante les mérites d’un monde à l’envers, qui asservit la satisfaction des besoins sociaux à la seule recherche du profit pour quelques-uns. De plus, elle sait aussi combiner les idées et la force, parvenant à faire exister ces idées au travers de politiques concrètes. Ainsi la thèse individualiste, aussi invraisemblable et simpliste soit-elle, se diffuse réellement, c’est-à-dire se vérifie jusqu’à un certain point comme effet des politiques d’individualisation des salaires, des formations, des parcours, qui renforcent l’exploitation et isolent l’individu. Lutter contre ces politiques, ce n’est pas simplement réfuter les thèses adverses, c’est leur opposer systématiquement d’autres solutions économiques, sociales, politiques, en n’oubliant 
pas les acquis des luttes passées 
et présentes, de par le monde. 
Et c’est bien entendu revenir 
de façon critique sur les questions du socialisme et du communisme, sur leur histoire et sur leur pertinence. Ce champ d’intervention est gigantesque. Il exige un effort d’invention, et d’invention collective, qui sache inclure l’analyse théorique mais aussi la déborder et la renouveler.

 

Isabelle Garo a publié plusieurs ouvrages sur Marx, dont Marx, une critique de la philosophie (Le Seuil), Foucault, Deleuze, Althusser 
et Marx (Démopolis), et Marx et l’invention historique, (Syllepse).

Entretien réalisé par Anna Musso

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LA ROUE TOURNE le blog de J-E DUCOIN

9 Mars 2013, 07:31am

Publié par PCF Villepinte

 
Conclave(s): questions entre deux papes...
Avant l'élection d'un successeur à Benoît XVI, certains vaticanistes évoquent des "résistances" contre la curie ou contre certains cardinaux. Une surprise de type ''progressiste'' est-elle possible?

Pape. «Dans le conclave, j’ai demandé à Dieu de m’éviter la guillotine de mon élection, mais il ne m’a pas écouté.» Quelques jours après son élection par le sacré collège, Benoît XVI prononça ces mots. Qui s’en souvient? A l’époque, personne n’avait voulu entendre ce sacrilège, digne d’un film de Nanni Moretti. Au fond, ce pape voulait-il être pape? Sept années après un pontificat que l’on dit encore, bien maladroitement, «de transition», l’interrogation ne mérite encore le détour qu’à la seule condition d’essayer de percer une dernière fois les mystères de l’homme derrière la soutane. Sans oublier que Joseph Ratzinger, théologien et chercheur, avait été coutumier du fait. Depuis Vatican II, dont il fut l’un des ardents défenseurs, jusqu’à sa conversion à un conservatisme théorique au début des années soixante-dix, jamais l’Allemand n’avait aspiré à quitter ses chères études. Ainsi, en 1977, lorsque Paul VI l’arracha à sa chaire de l’université de Ratisbonne pour l’imposer à la tête du diocèse de Munich, il n’avait accepté que contraint et forcé.
Plus incroyable, il refusa même une première fois l’honneur de devenir préfet de la Congrégation de la foi à laquelle Jean-Paul II le destinait – poste pour lequel bien des cardinaux renieraient père et mère. Ratzinger l’obtint en 1985. Le pape le lui avait imposé par décret.

Dogmes. Inutile de donner à lire, ici, l’illusion d’une quelconque empathie envers un pape qui n’aura rien épargné au monde, sinon ses engagements positifs en faveur de la paix, symbolisés par son souhait d’un «désarmement atomique complet». Benoît XVI ne fut qu’un intellectuel attaché aux dogmes, défendant des orientations ultraconservatrices à tous points de vue, théologiquement, politiquement et même humainement – quoique taboue, ne négligeons pas la forme. En remettant au goût du jour des célébrations très traditionnelles et des chasubles que les chrétiens eux-mêmes croyaient remisées dans les sacristies italiennes depuis bien longtemps, il a prôné, face aux bouleversements du monde dont il refusait les contradictions, un retour aux sources de la foi jusqu’à revisiter une liturgie traditionnaliste passant par la messe en latin, au nom de «la pureté du message des Evangiles». Certains, naïvement, s’attendaient donc à un pape de transition. Ils ne virent qu’une réponse du refoulé et une lecture à la lettre des dogmes les plus aberrants – comme s’il cherchait sa propre rédemption en châtiant l’Eglise d’avoir été lui-même un acteur de Vatican II, dont il a fini par trahir les préceptes les plus fondamentaux. N’étaient ses excuses publiques, au nom de l’Eglise, pour les prêtres pédophiles, que retiendrait-on, sinon sa condamnation brutale de la théologie de la libération et son ardeur à toute épreuve à réconcilier le Vatican avec les intégristes ? Sans parler de son incapacité à montrer la moindre évolution sur l'éthique, que ce soit la contraception, l'avortement, le préservatif, l'euthanasie, le mariage des prêtres et des personnes de même sexe, la prêtrise des femmes, et même, oui, même le droit aux sacrements envers les divorcés…

Résistances. Le théologien Ratzinger a écrasé l’évêque de Rome. Pour qui s’intéresse de près au Vatican, jamais, dans nos pires cauchemars, nous n’aurions imaginé que l’Eglise en serait encore là en 2013… «Il n’est pas arrivé à transformer la Curie, alors c’est lui qui s’en est allé», tentait de nous justifier le vaticaniste Massimo Franco. Et il ajoutait, avec une forme d’optimisme non feinte: «C’est le sacrifice extrême d’un pape intellectuel défait par un appareil autoréférentiel en proie à des luttes de clans et impossible à réformer ; la rébellion d’un souverain pontife face à une institution qui était un point de référence, un maître de vie, et qui est devenue une grande pécheresse. Le terme ‘’révolution’’ est trop laïque et trop restreint pour décrire sa décision.» Est-il en effet légitime de gouverner encore l’Eglise comme une monarchie absolue, à la manière du concile de Trente? Depuis plus d’une décennie, cardinaux et évêques ne gouvernement plus autour du pape. Quant à la collégialité, réduite à un rôle consultatif, elle n’existe plus. Or, qui détient aujourd’hui la vision vive de la chrétienté, prise elle aussi dans un mouvement multiforme? Beaucoup d'évêques et de prêtres, sur tous les continents, réclament des changements. Mais sont-ils plus nombreux qu’on ne l’imagine? Partant du prima que «la démission de Benoît XVI est le signe d’une secousse très profonde dans l’Église», un autre vaticaniste nous précisait l’autre jour: «Le pape a dû affronter des résistances bien plus fortes que ce qu’on imagine. Il n’a plus trouvé la force pour les combattre et porter le poids de son ministère.» De quelles résistances parle-t-il? Autrement dit, une surprise de type «progressiste» est-elle possible? La tonalité du conclave, donc le nom du nouvel élu, dépendront des réponses à ces deux questions essentielles.

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 8 mars 2013.]

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Cochon(s):

2 Mars 2013, 07:16am

Publié par PCF Villepinte

Que doit-on penser du livre de Marcela Iacub?
Sommes-nous prêts à vivre dans une société où la prostitution morale et le profit du papier vite vendu deviennent la règle...

Iacub. La littérature a tous les droits – pas un auteur. La nouvelle affaire DSK s’appelle donc Belle et Bête, livre à vocation médiatique publié chez Stock, dans lequel la juriste Marcela Iacub raconte jusqu’au sordide ses sept mois de liaison avec l’ancien patron du FMI, de janvier à juillet 2012. Jamais le nom de l’ancien ministre socialiste n’est écrit noir sur blanc. Mais pas de doute: «J’étais persuadée que si un autre politique français avait été arrêté à l’aéroport de New York à ta place, tu aurais crié avec la foule.» Le tutoiement pour forme. La vulgarité et le lynchage public comme objection. Car nous lisons, atterrés, la longue chronique d’une passion avec celui qu’elle nomme l’«homme-cochon». Ainsi: «Même au temps où ma passion était si fastueuse que j’aurais échangé mon avenir contre une heure dans tes bras, je n’ai jamais cessé de te voir tel que tu étais : un porc. C’est ma compassion pour ces animaux si dénigrés qui a éveillé mon intérêt pour toi.» Plus précis: «C’est parce que tu étais un porc que je suis tombée amoureuse de toi.»
Ou encore: «La liste de tes conquêtes d’un jour, de tes victimes, de tes putes successives et concomitantes dont la presse ne cessait de s’horrifier et de se régaler montrait un autre aspect émouvant de ta vie de cochon. Ces femmes étaient laides et vulgaires. Comme si en chercher des jolies était déjà une manière d’être plus homme que cochon.» Le but de Iacub, ne plus être une «humaine véritable». Car il lui révèle «à quel point c’est beau d’être une truie dans le rêve interminable d’un porc». Car le cochon aime tout: les grosses, les sales, la souillure, la salissure et même les bouts d’oreille. D’autant que la truie n’est jamais loin. Son épouse l’aurait en effet laissé «se promener» car «il n’y a pas de mal à se faire sucer par une femme de ménage». Stop. Arrêtons-là le récit nauséeux…

Morale. Est-ce de l’art ou du cochon? S’il ne s’agissait que de se dire, comme Fernando Pessoa, que «la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas», nous pourrions nous contenter de rigoler en silence sans nous demander de quelle schizophrénie procède ce livre, apparaissant soudain comme une pièce supplémentaire versée au procès dont le visiteur du Sofitel et du Carlton est l’accusé ad vitam aeternam. Sauf que cette schizophrénie se fonde également sur une répartition des rôles de type incestueuse entre la presse et le livre. Six pages laudatrices dans le Nouvel Observateur, trois dans Libération. Et aucune réponse à cette question: sommes-nous prêts à vivre dans une société où la prostitution morale et le profit du papier vite vendu deviennent la règle? Quand le cynisme et le nihilisme tiennent lieu de morale civile, nous préférons citer Flaubert : «Le difficile en littérature, c’est de savoir quoi ne pas dire.»


Marcela Iacub.
Angot. Et puis Christine Angot s’en est mêlée... N’était – pour le coup – l’intelligence du propos, l’affaire serait presque devenue gaguesque. Sauf qu’elle a mis dans le mille. Irritée, choquée et pour tout dire carrément révoltée d’avoir été comparée à Marcela Iacub, la romancière et dramaturge a signé un long texte cette semaine dans le Monde sur le principe du «Non, non, non et non». Contestant l’idée de participer à toute «littérature expérimentale», parce que «l’expérience n’a rien à voir avec la littérature», Angot déclare préférer «la vie oui, la vie vécue, la vie pensée, la vie subie, la vie non pas ‘’traversée’’ mais vécue sans avoir été ‘’calculée’’», ce qu’elle appelle «la corne du taureau qui vient vers vous et pas le contraire», histoire de répondre vertement à Philippe Lançon, qui, dans Libération, évoquait à propos de Iacub «une littérature expérimentale, violente comme ce qu’elle traverse, inspirée par un esprit de risque et de performance, qui cherche à approcher au plus près de la corne du taureau». Christine Angot s’insurge. Elle n’a pas tort. Le bloc-noteur ne redira pas ici tout le mal qu’il avait pensé de son dernier livre, Une semaine de vacances (Flammarion), lecture aussi éprouvante que choquante. Néanmoins, Angot nous donne raison, en quelque sorte, quand elle écrit: «Marcela Iacub jusqu’à présent n’a sauvé personne, malgré ses intentions de départ. Arrêtons de nous prendre pour des nonnes sauvant des hommes perdus, malheureux, faibles comme des petits garçons, arrêtons de nous prendre pour des mamans corrompues, c’est juste dégueulasse.» Pour avoir elle-même abusé de ce mode de narration, Angot le sait mieux que personne : l’imaginaire est délaissé au profit du vrai-vécu par lequel nous ne savons plus éclairer la réalité. Car la frontière est ténue entre l’autofiction et le voyeurisme obscène et racoleur. «Oui, la littérature pense, écrit Angot. Oui, la littérature pense quelque chose.» Voilà pourquoi la littérature a tous les droits. Voilà pourquoi l’auteur ne devrait jamais oublier que la littérature peut mener à tout, pourvu qu’on ne s’en serve pas…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 1er mars 2013

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Classe(s): extension du domaine de la lutte...

19 Janvier 2013, 08:26am

Publié par PCF Villepinte

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Les Français pensent que la lutte des classes existent. Cahuzac dit qu'il y a jamais cru. Cherchez l'erreur.

Normal Ier. «Le luxe, c’est d’aller lentement», disait Colette à Proust en 1931. Les temps de crise préfèrent l’expéditif. Que devient la pâte humaine quand vitesse et précipitation alimentent le tout-consommable fast-foodisé dans une psychosomatique de style de vie? Et que deviennent aussi les curieux, quand la collision remplace l’imprégnation et que tombent les plumes au profit de la numérisation satellitaire et du zapping intégré à toutes nos actions? Au Palais, où, jadis, 
la compréhension du temps d’outre-tombe était un art en soi et souvent un art de vivre, certains ont une idée précise du moment qui est le nôtre. Non sans humour, voici ce que nous déclarait l’autre jour un conseiller de Normal Ier: «Le luxe, c’est de se savoir où l’on va… mais à son rythme.» Selon notre interlocuteur, la formule conviendrait parfaitement pour définir l’exercice en cours. Alors il y eut notre question: «Mais comment montrer aussi peu d’empressement à agir vraiment “à gauche”, alors que la crise s’accélère et que tout s’effondre autour de nous?» L’homme montra une singulière mais coutumière irritation: «Arrêtons le jeu stupide qui consiste à opposer la gauche réaliste sociale-démocrate à la gauche rêvée marxisante!» Et pourtant.

Cahuzac. L’autre soir, à la télévision, un face-à-face détonant entre Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche en mai dernier, et Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, nous a rappelé la pertinence de certains débats durant la campagne électorale, mais également que, à gauche, deux visions continuent de s’opposer assez frontalement quand il s’agit d’imaginer le dépassement rapide de la crise économique et sociale, et surtout de repenser la société de demain sans renoncer à aucune de ses ambitions.
L’un des points emblématiques, et non des moindres, fut la référence à l’existence ou non de la «lutte des classes». Mélenchon en défendait le principe (cela va sans dire), quand Cahuzac reconnaissait «n’y avoir jamais cru» (sic). Comment peut-on ne pas croire en l’existence d’une lutte entre les classes, sauf à nier l’existence même desdites classes comme l’un des moteurs de l’Histoire? En repensant au congrès d’Épinay, aux discours sur le capitalisme et aux maux de l’argent comme domination de nos sociétés, nous nous demandions de quel bois était donc chauffé ce socialiste-là et à partir de quelle formation théorique avait-il fondé ses engagements politiques. Il nous fallut même, comme un ressourcement, nous replonger dans le Manifeste pour nous dire que Marx et Engels avaient eu raison en y écrivant, dès le chapitre 1: «Homme libre et esclave, praticien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en constante opposition 
les uns aux autres, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt dissimulée, tantôt ouverte, une lutte qui, chaque fois, finissait par une transformation révolutionnaire de la société. […] La société bourgeoise moderne, issue du déclin de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois.»

Obscurs. Monsieur Cahuzac douterait-il que le libéralisme financier (appelons-le comme ça pour simplifier) tire sa légitimité sociale de sa capacité à garantir et à préserver des rentes à des ordres privilégiés et que passer d’un ordre social hiérarchique de droit divin à un ordre social supposé égalitaire n’a pas, à ce jour, éradiqué ni l’existence des classes et encore moins leur conscience! Peut-être a-t-il été étonné à la lecture de notre sondage Ifop exclusif, publié mercredi. Question: «Estimez-vous que, en France, à l’heure actuelle, la lutte des classes est une réalité?» Réponse des Français: «Oui» à 64%. Ils n’étaient que 44% en 1967 à répondre positivement à la même interrogation! Rassurez-vous. Même nous, vigilants à la problématique des confrontations de classes, avons été étonnés par l’ampleur de ces résultats. Est-ce un signe de confrontations sociales postrévolutionnaires à venir ou de conflits plus obscurs laissant entrevoir le meilleur comme le pire? À ce propos, monsieur Cahuzac serait probablement étonné par la lecture de "Emma peut-être" (éditions Le Cherche-Midi), le polar d’Arnaud Molinié. Vous avez bien lu le nom de l’auteur: l’ancien directeur de la stratégie et du développement du groupe Lagardère s’est transformé en narrateur inattendu des travers de l’époque, en ceci qu’il dépeint un nœud de vipères à cru: celui du monde sans foi ni loi de la finance globalisée, bien sûr, celui de 
la corruption et des vanités modernes. En suivant le conseil d’un ami éditeur – «Surtout, n’écrivez que sur les sujets que vous connaissez bien!» –, Arnaud Molinié nous livre un texte instructif, virevoltant et peut-être prémonitoire. Une lecture urgente pour certains ministres et autres conseillers du Palais…

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 11 janvier 2013

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