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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Philippe Séguin : la fin d'un gaullisme de conviction

9 Janvier 2010, 13:42pm

Publié par Daniel JUNKER

seguin.jpgL’actuel premier président de la Cour des comptes, grande figure de la vie politique française fidèle à une certaine idée de la France, représentait un courant de pensée d’une droite pas totalement convertie au capitalisme sauvage.

« J’ai choisi le gaullisme parce que c’était autre chose que la droite. Dès lors que le mouvement gaulliste dérivait inéluctablement vers la droite, je n’avais plus rien à y faire. » Philippe Séguin expliquait ainsi, il y a quelques mois, son engagement politique. Il est mort d’une crise cardiaque, jeudi matin, à son domicile parisien. Il avait soixante-six ans. Son livre mémoire* publié en 2003 se terminait par ses mots : « Á suivre. » Avec lui disparaît l’une des dernières incarnations d’un gaullisme social, profondément républicain, douloureusement contradictoire. Une page de l’histoire de la France contemporaine en général et de la droite en particulier se tourne. Dernier porteur d’un petit bout de la croix de Lorraine, il s’efface après s’être progressivement estompé de la vie politique partisane. Ne reste pour l’heure qu’une droite plus ou moins uniformément libérale et autoritaire.

En dépit d’un charisme controversé, Philippe Séguin, dont la personnalité profonde, avouait ce pupille de la nation né en Tunisie, s’est échafaudée autour du chevalier Lagardère, de Churchill et De Gaulle, n’avait rien d’un tendre naïf, ni d’un homme de gauche égaré. Du moins avait-il une qualité : la fidélité à des convictions qui conduiront pourtant ses exigences intellectuelles et politiques à se teinter parfois d’un pragmatisme louvoyant vers un libéralisme tempéré, les rares fois ou son destin personnel s’est trouvé mêlé à l’espoir fugitivement aperçu de pouvoir servir la nation. Á défaut, il restera comme un grand serviteur de l’État : amer, déçu, trompé, lui qui n’était sans doute pas fait pour la jungle des coups bas aura trouvé en qualité de président de la Cour des comptes le refuge d’ou il exercera une vigilance active au service « d’un pouvoir propre » : celui que l’on surnomme alors le Matou, el Niño, ou le Grizzli selon qu’il joue tour à tour de ses coups de gueule légendaires, de son sourire enjôleur ou carnassier, de son rire sonore en cascade étouffée, ou de ses coups de griffe furtifs mais efficaces. La dette, l’utilisation de l’argent public seront ses guerres pacifiques mais essentielles, comme la stigmatisation des exonérations des charges sociales patronales ou ses propositions de soumettre à cotisation les stock-options. De quoi faire oublier qu’une de ses décisions emblématiques, alors ministre des Affaires sociales, avait été la suppression de l’autorisation administrative des licenciements.

Une voix jupitérienne, une pensée originale dans un contexte droitier de consensus mou, une plume bardée d’adjectifs, un physique gargantuesque, un fumeur, un bâfreur, un bosseur insomniaque, la vie de cet affectif aura été marquée par une quête manquée d’un père politique de substitution à De Gaulle, nourrissant des liens de rejet/passion avec un Jacques Chirac calculateur qui donnera in fine la préférence à son autre fils, Alain Juppé. La traduction politique en étant la transformation du RPR en UMP, brûlant ce qui pouvait rester de l’organisation gaulliste au profit d’une machine de guerre électorale destinée à rassembler dans la confusion les sensibilités historiques de la droite française : « Comme si la démocratie chrétienne ou le libéralisme n’existaient pas », ruminait Philippe Séguin. Un Philippe Séguin qui préférera faire le choix de son sabordage en prenant partie pour le « non » lors du référendum sur le traité de Maastricht de 1992 instituant la monnaie unique, quand les grandes manœuvres à droite, après un nouveau revirement chiraquien, poussaient la barque de la droite vers l’abandon d’une partie de la souveraineté de la France, puis, plus tard, vers la concurrence libre et non faussée et le capitalisme financier. Un page d’histoire se tourne : le malheur est que les hommes sont soit historiens, soit politiciens, rarement les deux à la fois.

Dominique Bègles

* Itinéraire de la France d’en bas, d’en haut et d’ailleurs, de Philippe Séguin. Éditions du Seuil.

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