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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Dans les petits papiers de Liliane B.

28 Juillet 2010, 06:10am

Publié par PCF Villepinte

 2/5. Success story. La crème de l’extrême droite contre les camarades du soleil

 

«Dites aux gens qu’ils sont dégoûtants, qu’ils ne sentent pas bon, qu’ils sont laids.» 
Dans les années 1930, Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, envoyait ses commerciaux civiliser le pays… Pendant que lui, 
le père de Liliane B., pataugeait dans la fange des fascistes.

Après avoir mis au point une teinture « inoffensive » pour cheveux, commercialisé un shampooing pour le grand public, quitté son deux-pièces à 400 francs de loyer annuel pour des appartements, puis des demeures plus confortables, mis un pied un temps dans l’industrie du vernis cellulosique ou du film photo, lancé le magazine Votre beauté et envoyé aux coiffeurs un document intitulé « Le premier cheveu blanc », le chimiste Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, regagne sa villa à l’Arcouest en Bretagne, après une balade sur son luxueux bateau, l’Edelweiss. Il est couvert de coups de soleil, comme à chaque fois – une malédiction, vraiment. C’est ainsi que le père de Liliane B., née en 1922, entreprend d’inventer une huile filtrante, l’« ambre solaire », qui sera commercialisée pour la première fois en 1936… Quand le Front populaire libère les ouvriers, les employés avec les premiers congés payés et que Jacques Prévert déclame : « Devant la porte de l’usine / le travailleur soudain s’arrête / le beau temps l’a tiré par la veste / et comme il se retourne / et regarde le soleil / tout rouge tout rond / souriant dans son ciel de plomb / il cligne de l’œil / familièrement / Dis donc, camarade soleil / tu ne trouves pas / que c’est plutôt con / de donner une journée pareille / à un patron ? »

Bals musettes, vacances et révolution… Le Front populaire, c’est l’horreur pour Eugène Schueller : déjà, à l’Arcouest, il a, dès son arrivée et contre tous les usages d’alors, posé une clôture autour de sa propriété et coupé le sentier côtier… Comme pour se protéger du phalanstère voisin réunissant depuis 1898 une tribu de grands intellectuels et scientifiques (Marie Curie, Jean Perrin, Irène et Frédéric Joliot-Curie, Charles Seignobos, etc.), tous dreyfusards, attachés à la cause laïque, pacifistes pendant la Grande Guerre, puis antifascistes, solidaires des républicains espagnols, et enfin résistants. Alors, quand la gauche et les ouvriers se retrouvent au pouvoir dans tout le pays, Schueller fait son entrée en « politique » par le pire des canaux, celui des putschistes : l’industriel se lie à Eugène Deloncle, le chef de la Cagoule, et subventionne largement ce réseau terroriste, armé par les services secrets de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie pour « lutter contre le communisme ».

C’est dans cette ambiance d’attentats et d’assassinats fomentés par l’extrême droite que trois célèbres pensionnaires des pères maristes, au 104, rue de Vaugirard à Paris, – André Bettencourt, qui plus tard épousera Liliane, François Dalle, directeur de Monsavon dès 1942 et PDG de L’Oréal après la mort d’Eugène Schueller en 1957, et François Mitterrand, futur… rédacteur en chef de Votre beauté – partent, au cours des deux étés 1937 et 1938, visiter l’Allemagne. « Je me rappelle une scène qui nous avait paru fabuleuse, racontera, en 2001, Dalle. Elle s’était passée non loin de la frontière de l’Allemagne et du Luxembourg, au bord d’une rivière. Sur une immense tribune, un orchestre d’une centaine d’exécutants jouait des marches militaires. Non loin de là, environ un millier de soldats, tous en maillot de bain, se trouvaient au garde-à-vous, les uns à côté des autres, sur la berge de la rivière. Les clairons entonnèrent brusquement un commandement et tous ces jeunes se jetèrent à l’eau, d’un seul élan. La discipline était impressionnante et la démonstration de force terrifiante. Nous sentions qu’il y avait là de formidables réserves d’énergie prêtes à toute espèce de débordement et nous nous demandions naïvement comment notre peuple de pacifistes et notre armée de biffins et de bétonneurs pourraient y résister. »

Pour Eugène Schueller, le régime de Pétain apparaît, il le crie sur tous les toits à l’époque, comme une « délivrance ». Et avec tous ses amis cagoulards, Deloncle en tête, le patron de L’Oréal fonde le Mouvement social-révolutionnaire, dont il héberge le « comité technique » directement au siège de son entreprise, rue Royale à Paris. Il participe ensuite, en 1941, à la création du parti pro-nazi de Marcel Déat, le Rassemblement national populaire. Pendant la collaboration, Schueller a de grandes idées tant politiques qu’économiques, et il tient à les partager en publiant la Révolution de l’économie. Dans ce livre qui est le deuxième volume, juste après les discours d’Adolf Hitler, d’une collection de Denoël intitulée « La révolution mondiale », Eugène Schueller fustige le syndicalisme : « Il constitue seulement un élément d’agitation, c’est-à-dire de démolition interne, mais de plus, si un jour, par suite de circonstances exceptionnelles, il arrive au pouvoir comme en 1936, il mènera à la catastrophe. Il réalisera ses promesses démagogiques, entraînant une vague de paresse et de révolte à travers toutes les entreprises. » Dans l’hebdomadaire pétainiste la Terre agricole, André Bettencourt écrira, lui, plus de 70 éditoriaux, au ton violemment antisémite, entre décembre 1940 et juillet 1942. « J’ai toujours regretté ces écrits, et tout particulièrement une vingtaine de lignes sur les juifs », dira-t-il dans les années 1990.

À la Libération, Eugène Schueller et ses proches traversent l’épuration sans encombre. Le patron se paie le luxe de reclasser dans sa garde prétorienne chez L’Oréal de vieilles connaissances comme Jacques Corrèze, le bras droit de Deloncle à la Cagoule qui prendra la tête des filiales en Espagne et aux États-Unis. C’est l’amitié qui le vaut bien ? Mais depuis les années 1980, ce passé puant ressurgit dans la presse. Et les écrits dégueulis du fondateur dans la Gerbe, le journal collaborationniste, collent à la peau du clan.

 

Eugène Schueller fondateur de L'Oréal

Fils d’un pâtissier alsacien, écolier à Neuilly-sur-Seine et détenteur d’un diplôme d’ingénieur-chimiste, Eugène Schueller fonde L’Oréal en 1909. Parti de rien, il transforme son appartement en siège de sa petite entreprise : la salle à manger fait office de salon de démonstration et la chambre sert de laboratoire. Aux étudiants de l’école de commerce de Paris qui le choisissent comme parrain de promotion en 1954, il astique son propre mythe de « Monsieur 6 000 heures » par an : « Partant de zéro, devenir ce que l’on appelle aujourd’hui un milliardaire, ce n’est pas grand-chose. C’est très facile, n’importe qui peut y parvenir. » Pendant des décennies, la légende du monde des affaires est bien entretenue, mais depuis les années 1980, avec la révélation progressive au grand public de son passé fasciste, collabo, antisémite et, 
dans l’après-guerre, encore, poujadiste, la statue du père de Liliane Bettencourt est bien délabrée...

Thomas Lemahieu

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