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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Pérou

9 Décembre 2022, 09:14am

Publié par PCF Villepinte

 Les dessous de la destitution

de Pedro Castillo

Le président de gauche est le sixième chef d’État du pays à être démis en six ans par le Parlement. Il vient d’être arrêté, dix-sept mois après son élection. Les rivalités dans son parti et dans son camp l’ont empêché de présenter un front uni face à la bourgeoisie.

L'Humanité Vendredi 9 Décembre 2022

Lina Sankari

AFP

Sans chars ni fusils, Pedro Castillo a été destitué. Ce 7 décembre, au terme d’une journée rocambolesque, le président de gauche péruvien a échoué en détention, pour une durée de quinze jours, dans une base des forces spéciales de la police de Lima. Elle abrite déjà un autre détenu, l’ancien dirigeant du pays, Alberto Fujimori (extrême droite). Selon la police, Pedro Castillo aurait tenté de trouver refuge à l’ambassade du Mexique pour y demander l’asile avant d’être appréhendé.

Jusqu’au dernier instant, le chef de l’État, minoritaire au Parlement, aura tout tenté pour échapper à la destitution. Dans un pays en crise politique permanente, il est le sixième président en six ans à être démis. Élu en juillet 2021, il affrontait sa troisième procédure de destitution. «Cest presque une surprise quil ait tenu aussi longtemps face au front permanent emmené à la fois par les médias et la bourgeoisie.

Au Parlement, les conservateurs ont déployé pendant dix-sept mois tous les outils législatifs et administratifs, dont déjà deux autres tentatives de destitution, pour faire entrave et empêcher Pedro Castillo d’appliquer son programme», analyse Lissell Quiroz, professeure d’études latino-américaines à l’université de Cergy-Paris. À l’annonce du résultat du vote, les organisations syndicales se sont rassemblées devant le Parlement afin de protester contre cette décision. Mais elles ne sont parvenues à réunir que quelques centaines de participants.

Des perquisitions au palais présidentiel et une enquête pour «rébellion»

Peu avant la tombée du couperet, Pedro Castillo avait prononcé la dissolution du Parlement sans en avoir toutefois les moyens légaux et constitutionnels. Pour sortir de l’ornière, le président avait également annoncé un «gouvernement durgence exceptionnel» et fait part de sa volonté de convoquer «dans les plus brefs délais» une Assemblée constituante.

Retransmise en direct à la télévision, sa destitution pour «incapacité morale» a été votée par 101 des 130 parlementaires, dont 80 de l’opposition. Dans la foulée, la vice-présidente Dina Boluarte, issue de Pérou libre, la formation politique d’inspiration marxiste dont Pedro Castillo avait été exclu en juillet, a été investie comme nouvelle cheffe de l’État, fonction qu’elle devrait assumer jusqu’en 2026.

Quelques heures auparavant, elle dénonçait, dans un troublant concert avec la droite et l’Organisation des États américains, la «tentative de coup d’État promue par Pedro Castillo (c’est-à-dire de violation de l’article 117 de la Constitution qui garantit le fonctionnement du Parlement – NDLR) qui n’a trouvé aucun écho dans les institutions de la démocratie, ni dans la rue». Les États-Unis se sont, de leur côté, empressés d’acter le changement de tête à la présidence.

Mercredi soir, le parquet a ordonné des perquisitions au palais présidentiel et une enquête pour «rébellion» a été ouverte contre Pedro Castillo, en plus des six autres déjà en cours pour corruption et trafic dinfluence. Une «soi-disant» guerre hybride «est menée en Amérique ­latine () pour persécuter, accuser et évincer les dirigeants qui défendent le peuple et affrontent les politiques néolibérales (qui génèrent) la faim», a réagi l’ex-président bolivien Evo Morales, lui-même renversé en 2019. 

«Nous sommes dans un schéma qui, à bien des égards, a à voir avec la situation de Salvador Allende, dans les années 1970, afin d’entraver l’accès du peuple aux institutions», abonde Lissell Quiroz. Le président élu du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, a pour sa part trouvé «toujours regrettable quun président démocratiquement élu subisse un tel sort», tout en indiquant que le processus avait été «mené dans le cadre constitutionnel».

Les élites n’ont jamais digéré l’élection de l’instituteur et syndicaliste Pedro Castillo

Dans un pays centralisé à l’extrême autour de la capitale, Lima, pur produit de la colonisation, les élites n’ont jamais digéré l’élection de l’instituteur et syndicaliste Pedro Castillo. Originaire des Andes, il avait été porté au pouvoir par les populations pauvres et délaissées. C’est dans cette région, où le mouvement social reste vivace, que Pedro Castillo a effectué plusieurs déplacements afin d’organiser un front qui lui permette de gouverner. Durant ces visites, qui l’ont tenu éloigné de Lima parfois pendant plusieurs jours du fait des difficultés d’accès, la droite avait les mains libres.

En moins d’un an et demi, Pedro Castillo a procédé à quatre remaniements ministériels, mais la gauche, défaite et affaiblie par le ­fujimorisme, souffre également de ses divisions. Si l’ex-président a pâtit des rivalités politiques internes à sa formation Pérou libre, dirigée par Vladimir Cerrón, il s’est également heurté à la difficulté de constituer une alliance avec la gauche réformiste de Veronica Mendoza, plus proche de Gabriel Boric au Chili, qui s’adresse surtout à la jeunesse urbaine issue des classes moyennes à travers des thèmes sociétaux.

 «Les alliances se font et se défont en fonction des intérêts», relève Lissell Quiroz. En plus des manifestations, où la bourgeoisie n’a pas hésité à rémunérer des casseurs pour amplifier le chaos, Pedro Castillo a fait face à la fronde des transporteurs privés et des agriculteurs contre l’augmentation des prix des carburants.

La droite, dans toutes ses composantes, a désormais une carte à jouer malgré ses divisions. De la démocratie chrétienne aux fujimoristes, les mois qui viennent risquent d’être marqués par d’âpres luttes de pouvoir. Keiko Fujimori, candidate à trois reprises à la présidence et contre laquelle le parquet requiert trente années de prison pour corruption, a déjà exhorté la nouvelle cheffe de l’État à constituer un gouvernement d’union nationale. 

«Dans un pays qui vit une crise politique permanente, elle insistera sur le chaos dans ­lequel la gauche a plongé (ce dernier) et endossera les habits du sauveur, de l’ordre et du progrès», pointe Lissell Quiroz. Dans un climat de dégagisme qui favorise l’extrême droite, la seule porte de sortie résiderait dans le lancement d’un processus de Constituante, comme l’avait proposé Pedro Castillo. Pas sûr que Dina Boluarte emprunte ce chemin.

 

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