Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Étudiants salariés :

27 Novembre 2022, 08:47am

Publié par PCF Villepinte

 la vie au strict minimum de

Jordan, Wiam, Célestine et Paul

En France, 50% d'étudiants sont obligés de travailler. Un cumul trop souvent un facteur d’échec et d’abandon. À Besançon, dans le Doubs, nous avons rencontré des étudiants salariés. Ils racontent leur quotidien, mais aussi le syndicat qu'ils ont monté, car, en première ligne de la flexibilisation du marché du travail, «la plupart des étudiants ne connaissent rien à leurs droits.» TÉMOIGNAGES.

L’Humanité Rosa Moussaoui

Samedi 26 Novembre 2022

Jordan, Wiam, Célestine et Paul témoignent de leurs galères quotidiennes. © Laurent Cheviet

Avec ses hautes fenêtres en arcades, la galerie qui conduit à la bibliothèque universitaire donne des airs de cloître à l’UFR de sciences du langage, de l’homme et de la société. Paul, 24 ans, sweat lilas, lunettes dorées, yeux clairs et cernés de fatigue, y étudie l’anglais depuis l’an dernier. Il met un point d’honneur à ne rater aucun cours, à passer ses soirées libres à réviser.

Il lui faut pour cela étirer les journées: Paul est caissier chez Carrefour, il y travaille 16 heures par semaine, dont le dimanche matin. Cest plus que les cours une douzaine dheures par semaine, mais sans compter le travail à la BU , souvent de 16 heures jusqu’à la fermeture, à 19h45. «Jessaie de faire le maximum. Ça demande une certaine organisation. La fatigue, ça dépend de mon sommeil, je suis un peu insomniaque, sourit-il. J’aimerais bien être étudiant à plein temps, mais une bourse pour mon échelon, c’est 150 euros par mois, et de toute façon mon dossier n’a jamais abouti. Avec 150 euros par mois, tu ne vis pas. Je loge encore chez ma mère. Elle aussi est caissière. Je l’aide financièrement: je lui donne 200 euros par mois pour le loyer.» À la caisse, plaisante-t-il, il se trouve dans une position privilégiée pour scruter l’envolée des prix: «Les clients te le font bien sentir.»

Dans ce contexte économique difficile, il n’a pas pris un jour de repos cet été: «Je voulais bosser, mettre des sous de côté, j’étais volontaire pour les heures supplémentaires. Jai bossé 30 heures par semaine pour 1200 euros, cest raisonnablement payé. Maintenant jai un peu d’économies: en cas dextrême urgence, je peux taper dedans.»

Il y a bien le dos en vrac, les pieds endoloris, les horaires décalés, les tâches répétitives, mais il ne rate plus de cours, bénéficie d’une mutuelle, s’estime «traité correctement».

 Mieux, en tout cas, que dans son précédent petit boulot. Paul était auparavant livreur en scooter électrique chez Domino’s Pizza. Dangereux les soirs de pluie, pénible par temps froid. Avec son superviseur, il y avait de la tension.

Surtout, le planning ne faisait pas coïncider disponibilité et rémunération. «Quand j’étais censé commencer à 18 heures, je ne pointais pas à mon arrivée. Si la première commande arrivait une heure plus tard, je n’étais payé qu’à partir de 19 heures. On te faisait attendre sans te payer», raconte-t-il. C’est là, sur le conseil d’un ami, qu’il a pris contact avec la CGT, avant de rejoindre le syndicat formé dans le Doubs par des étudiants salariés, voilà quelques années. «Jy ai trouvé laide dont javais besoin, et des réponses à mes questions», dit-il.

Précarisation, répression, essoufflement

L’organisation compte aujourd’hui une quarantaine de membres, dispose d’élus dans les instances universitaires, travaille en articulation avec les syndicats actifs sur les lieux de travail, se bat pour la gratuité des transports en commun ou des protections périodiques, se démène pour faire respecter les aménagements prévus pour les étudiants salariés, comme la dispense de contrôle continu.

«Quand on est venus taper à la porte de la CGT, on a trouvé des oreilles attentives», sourit Wiam Bama, 25 ans, étudiante en master de sociologie, qui anime aujourd’hui cette structure. «On essaye de sadresser à ceux que le syndicalisme ne touche pas dhabitude, expose- t-elle. Les syndicats étudiants se sont un peu écroulés ces dernières années, en partie parce qu’ils ont occulté cette question du salariat étudiant. Et puis, les militants potentiels sont précarisés, la répression violente des mouvements sociaux depuis la loi travail a aussi contribué à cet essoufflement.»

Dans les locaux de l’union départementale CGT qu’abrite une bâtisse ocre de la vieille ville joliment rénovée, cette jeune femme aux cheveux châtains, les yeux noirs, maquillage discret, se tient droite, le verbe sûr, les convictions bien ancrées. «Jai toujours travaillé, depuis la terminale, pendant les vacances scolaires, puis en continu lorsque je suis devenue étudiante. Je navais pas le choix. Mon père est chauffeur de bus, ma mère femme de ménage», confie-t-elle.

Wiam a enchaîné les petits boulots: des ménages, de laccompagnement aux étudiants en situation de handicap au service de santé de luniversité, de la surveillance au musée Courbet à Ornans. Complètement autonome, elle travaille aujourd’hui comme assistante des élus de gauche à la municipalité de Besançon. Son engagement syndical s’est forgé dans le mouvement contre la loi travail: «On sentait que le gouvernement sattaquait à quelque chose de sacré: le Code du travail, qui nous permet de défendre nos droits en tant que salariés», se souvient-elle.

Lutter pour instaurer un revenu étudiant

En première ligne de la flexibilisation du marché du travail, les étudiants salariés – un étudiant sur deux en France – forment un précariat vulnérable, malléable, peu défendu, exposé à toutes les inconduites patronales. «La plupart des étudiants ne connaissent rien à leurs droits, certains ne savent même pas que l’établissement d’un contrat de travail est une obligation légale, témoigne Wiam. Cela fait des étudiants des salariés très fragiles. Pendant leurs études et même après, car ils intériorisent des pratiques illégales. Ça fabrique des salariés très dociles.»

Sur le versant universitaire, le cumul entre études et travail est trop souvent, assure-t-elle, facteur d’échec, de découragement, d’abandon: «Le temps passé au travail fait chuter les résultats. Tu te sens nul, tu as honte, tu finis par lâcher. Cest un engrenage: tu timpliques dans le travail salarié pour sortir de langoisse des factures prélevées, tu finis la semaine sur les rotules et les plus démunis lâchent, parfois dès la première année. Et leur départ ouvre la voie à une gentrification de l’université.»

Dans l’imaginaire collectif, le salariat étudiant est longtemps resté associé au job d’été pour se payer des vacances, se faire de l’argent de poche. Une vision que la pandémie de Covid et les confinements successifs ont fait voler en éclats quand la France a, tardivement, découvert l’ampleur du désastre social qu’a représenté, pour des centaines de milliers d’étudiants, la perte d’un emploi, d’une rémunération de survie.

Besançon, avec l’appui de l’union départementale, le syndicat des étudiants salariés CGT a organisé très tôt une collecte syndicale pour financer une distribution de produits de première nécessité, denrées alimentaires et packs d’hygiène, pour «attirer l’attention sur la condition d’extrême précarité et d’isolement des étudiants, alerter sur l’indifférence politique à leur sort». Après le déconfinement, la revendication d’une gratuité complète des transports a été combattue par les élus de droite de l’agglomération. La bataille a toutefois permis d’obtenir le demi-tarif.

Interpellée, la région Franche-Comté a fini, de son côté, par verser une aide ponctuelle aux étudiants salariés ayant perdu leur emploi. Insuffisant, jugent les jeunes syndicalistes, qui fixent l’horizon d’un «revenu étudiant sur la base de 1000 euros par mois pour se loger, se nourrir, étudier». «Ce nest pas une revendication hors-sol puisque ça existe déjà pour les étudiants de l’École normale supérieure», plaide Wiam.

Jordan, 30 ans, aujourd’hui professeur stagiaire de lettres, histoire-géographie en lycée professionnel, a réussi le CAPLP, l’an dernier, après deux tentatives infructueuses au Capes. Un tel revenu étudiant lui aurait changé la vie. «Jai passé le concours dinfirmier à 19 ans. À 22 ans, jai repris mes études car lhistoire me passionnait. Je travaillais à côté en tant qu’infirmier, raconte-t-il. Pendant les trois ans de préparation du concours, j’étais assistant d’éducation en internat la nuit dans la semaine, payé trois heures alors que j’étais mobilisé huit heures, et je travaillais ponctuellement à côté en maison de retraite. L’an dernier, j’y ai bossé tout l’été avant le concours.»

Une vie austère exigeant une organisation au millimètre, sans sortie, où les moments de décompression sont rares. «Une vie au strict minimum», observe-t-il. Impossible alors pour lui de compter sur un soutien financier familial: son père, postier, est décédé; sa mère, assistante de vie, est handicapée après une chute au travail en faisant le ménage.

 Socialement et politiquement isolés

Célestine, 22 ans, étudiante en troisième année de sociologie, reçoit, elle, avec un certain embarras, l’aide modeste de ses parents. «Je ne veux pas être une charge pour eux. À la retraite, ils nont pas de grands moyens, s’excuse-t-elle. Si je n’avais pas d’activité salariée, je ne pourrais pas faire face de toute façon, surtout en ce moment alors que tout augmente.» Avec un loyer de 458 euros une fois les APL retranchées, son budget est serré. Elle cumule chaque semaine 18h30 de travail comme assistante dans un lycée professionnel et 22 heures de cours. «Quand je suis en cours, je pense au travail ; à la fac, je ne suis jamais pleinement concentrée», soupire-t-elle.

Cette étudiante aussi s’est syndiquée à la CGT, tout comme Jordan. Ils y ont trouvé «une écoute sur des préoccupations quotidiennes», la possibilité d’épauler d’autres personnes à leur tour pour «défendre leurs droits, tout en ayant une voix qui peut compter».

Adjoint (PCF) au maire de Besançon en charge des quartiers populaires, Hasni Alem admet avoir été bousculé, pendant le confinement, par le sort de cette population nombreuse mais socialement et politiquement isolée, «invisible, qui passe sous les radars de la municipalité».

Lui-même, jusqu’à l’an dernier, est passé d’un boulot étudiant à l’autre – agent d’entretien, caissier, mécanicien – avant de devenir professeur, l’an dernier. «La solution la plus simple serait de considérer qu’étudier est un travail qui mérite quon y consacre du temps, de l’énergie, sans vivre dans l’angoisse permanente du lendemain, tranche-t-il. Cela implique un revenu. Il est possible de le financer en taxant les riches. Tout ce qui peut permettre aux enfants des classes populaires de faire des études en toute tranquillité d’esprit est bon à prendre.»

Sous les arcades de la faculté des lettres, rue Megevand, dans le vieux centre, Wiam est prise à partie par un petit brun à la démarche rigide, au ton goguenard: «Alors, la CGT?» Un militant de la Cocarde étudiante, groupe d’extrême droite très actif à Besançon, qui a fait campagne pendant l’élection présidentielle pour Éric Zemmour. La jeune femme ne se démonte pas, le fait taire d’un mot et d’un regard. «Défendre les droits des étudiants, fait-elle remarquer, cest une façon, aussi, de ne pas les abandonner à ces idées morbides.»

 

Commenter cet article