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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Bob Dylan

5 Novembre 2022, 10:13am

Publié par PCF Villepinte

La chanson au miroir du siècle

Édition Avare en paroles publiques, le chanteur légendaire revient sur ses influences avec Philosophie de la chanson moderne. L’artiste y livre son regard sur un répertoire musical parfois méconnu. Et sur les mythes qui ont fait l’Amérique.

L'Humanité Clément Garcia

 

Vendredi 4 Novembre 2022

 

La chanson, art majeur ou mineur? On sait la querelle tenace, mais plus grand monde ne se risquerait aujourdhui à dénier à cet instantané évocateur la légitimité acquise au cours du dernier siècle. Robert Zimmerman, alias Bob Dylan, aura certainement contribué, de sa place de démiurge, à élever cette expression artistique et musicale en décloisonnant les genres et en absorbant les influences pour construire au fil des décennies une œuvre d’une actualité toujours recommencée.

Caméléon, brouilleur de pistes et maître en contre-pieds, le lauréat 2016 du prix Nobel de littérature publie donc un livre – le troisième seulement – au titre académique, Philosophie de la chanson moderne   (Fayard). Encore une fois, ne nous y laissons pas prendre. Nul pensum ici, mais une embardée personnelle dans un répertoire choisi qui puise dans un patrimoine largement méconnu dans nos contrées, à de notables exceptions près: du blues, de la country, du rock obscur, de la soul, de la variété chantés par des personnages parfois illustres, souvent mal compris, mais toujours hantés.

défricheur d’un vaste continent

C’est évidemment l’œuvre de Bob Dylan qui gagne en perspective, s’éclaire d’inspirations décisives, mais c’est encore la musique populaire anglo-saxonne, vaste continent dont il fut le défricheur en chef, qui apparaît dans sa grande richesse et sa complexité. Déjà, de 2006 à 2009, Bob Dylan animait le Theme Time Radio Hour, émission dans laquelle il exhumait quelques titres cardinaux.

Trois volumes de ce florilège d’influences, publiés par le label ACE, pénétraient l’intimité du maître. Philosophie de la chanson moderne y revient sous une forme nouvelle. Ni essai ni livre d’art, mais un ouvrage qui joue habilement le jeu des correspondances entre des textes qui alternent entre digressions littéraires et réflexions et, en contrepoint, des images et photos soignées, puisées dans la culture pop. Soit, donc, 66 chansons du dernier siècle désossées, à partir desquelles Dylan prolonge le propos initial, sonde les sentiments humains et s’interroge sur ce que peut une chanson, en apostrophant le(s) lecteur(s) d’un «tu» ou dun «vous», à la manière de «Mr Jones» dans Ballad of a Thin Man.

la violence, la guerre, l’amour

L’ouvrage nous rappelle combien les États-Unis furent – et restent – une usine à mythes, avec leurs héros et leurs démons, leur divinisation de la violence, de la guerre, de l’amour, de l’argent. La chanson absorbe l’époque, nous explique-t-il: «Quand les auteurs-compositeurs sinspirent de leur propre vie, le résultat est parfois si particulier que personne ne s’y reconnaît.» Lorsqu’il aborde Money Honey, morceau figurant sur le premier album d’Elvis Presley, en 1956, Dylan s’autorise une longue digression: «Lart est un dérangement, largent un arrangement.» 

L’argent que l’on retrouve aux fondations de l’empire Motown avec le premier titre édité par le label des musiques noires du Nord – Money (That’s What I Want) –, auquel il rend un hommage appuyé à travers le couple d’auteurs-compositeurs maison, Barrett Strong et Norman Whitfield. Ce sont eux qui écrivirent War, hymne antimilitariste chanté par Edwin Starr, qui nous vaut une divagation passionnante sur la guerre, indissociable de l’histoire de son pays: «Quand nos élus envoient des troupes au casse-pipe, à l’autre bout du monde (…), et que nous ne faisons rien pour les en empêcher, ne sommes-nous pas aussi coupables qu’eux? Si nous voulons voir un criminel de guerre, il ny a qu’à se regarder dans une glace.»

Le mythe est souvent plus trivial. Blue Suede Shoes, de Carl Perkins, rappelle l’importance des chaussures dans une culture populaire chantée qui en compte «de toute sorte: vieilles, neuves, crottées, et des baskets, et des chaussures de danse, et une fille aux talons rouges devant le drugstore». C’est encore le mythe de l’imposteur (pretender) chanté par les Platters comme par Jackson Browne, et l’amour enfin, souvent déçu, qui reste la grande affaire d’un répertoire qui l’associe volontiers à l’alcool, aux illusions, à la dépression. 

Dans ce vaste panorama, la focale est placée sur une Amérique où les frontières qui séparent la variété des mondes pop-rock n’ont cessé d’être discutées, déplacées, effacées. Certes, il faut savoir se plonger dans les paroles pour en extraire le miel, mais Dylan nous rassure: «Il y a quelque chose de libérateur à écouter une chanson dans une langue quon ne comprend pas.» On conseillera toutefois aux lecteurs anglophones de se procurer l’édition originale de cet ouvrage, dont la traduction, certes peu aisée, semble faire perdre quelque densité au propos. 

 

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