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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Résistances. Danièle Kergoat, « Le travail est un enjeu de luttes unificateur »

8 Mars 2022, 08:50am

Publié par PCF Villepinte

Le reflux du mouvement ouvrier a entraîné un reflux du travail comme objet de combats. Un recul préjudiciable aux mobilisations car il continue d’occuper une place centrale dans la société. Entretien

L'Humanité Publié le Mardi 8 Mars 2022 Pierre-Henri Lab

Comme bien d’autres, les ateliers de confection sont un lieu de labeur mais aussi de solidarité, d’émancipation collective et de coopération.© Leligny/ANDBZ/Abacapress

ANDBZ/ABACA

Sociologue du travail, Danièle Kergoat est une pionnière des études féministes. Ses travaux (1), qui continuent d’alimenter aujourd’hui la recherche sur les dominations de classe, de genre et de race, se sont attachés à rendre visibles et à comprendre les résistances et les révoltes. Ils permettent notamment de penser comment les rapports sociaux, entendus comme des rapports qui exploitent, dominent et oppriment, sont imbriqués les uns dans les autres et s’alimentent mutuellement. Elle réaffirme ici la centralité du travail, lieu à la fois de pouvoir et d’exploitation mais potentiellement d’émancipation.

Les mobilisations féministes actuelles autour des violences faites aux femmes sont qualifiées de «nouveau féminisme». Faites-vous vôtre cette appellation?

Il est toujours difficile de répondre succinctement à une question complexe… Je ne sais pas si l’on peut parler de «nouveau» féminisme à propos des violences faites aux femmes. Cette thématique nest pas nouvelle: le Collectif contre le viol a été créé en 1985, par exemple. Les récentes mobilisations contre les féminicides peuvent tout à fait être analysées comme étant dans la continuité de celles des décennies précédentes. Cela dit, je pense qu’il y a aussi une rupture générationnelle. Le mouvement actuel est marqué par des transformations au niveau des formes de lutte – je pense au rôle des réseaux sociaux, #Metoo en est un bon exemple qui est passé d’une mobilisation individuelle au départ à une réappropriation collective. Et des transformations aussi au niveau des objets de ces luttes. Je pense par exemple à la sexualité, aux problématiques queer et trans, aux débats sur le voile et la prostitution. Toutes choses relativement nouvelles mais qui en tout cas font l’objet de clivages profonds au sein du mouvement. Universalistes contre décoloniales ou intersectionnelles, par exemple. Mais en fait, pour moi, la nouveauté relative tient à l’absence du travail comme objet de ces nouvelles formes de lutte.

Pourquoi selon vous est-ce en retrait?

Il faut dire en préalable que ce retrait n’est pas propre au mouvement féministe mais que c’est transversal à toute la société. On raisonne en termes d’exclusion, de précarité, mais pas d’exploitation. Et voyez comme le mot ouvrier a été quasiment banni du vocabulaire courant. Il n’est plus question de classe ouvrière. Il est au mieux question de riches et de pauvres ou de catégories socioprofessionnelles. Et pourtant, les enquêtes emploi montrent qu’un actif sur cinq est ouvrier. Si on ajoute la catégorie des employés non qualifiés, cela concerne un individu sur trois! Le rapport de classe sest longtemps incarné dans le Parti communiste français, plus largement dans le mouvement ouvrier dans son ensemble. Avec le reflux de celui-ci, cest comme si c’était le rapport de classe qui refluait. Pourtant, s’il n’est pas le seul rapport social à l’œuvre, il est toujours aussi moteur dans la société. Le mouvement des gilets jaunes l’a démontré.

N’est-ce pas handicapant pour le mouvement féministe?

Tout le monde n’est pas dans l’oubli mais il est vrai que ce que l’on désigne comme «nouveau féminisme» minimise le rapport de classe comme rapport social au profit du rapport de race et de celui de sexe. Cest évidemment un handicap pour les mobilisations. Il ny a pas assez de luttes contre le précariat. Il n’y a pas suffisamment de luttes pour les retraites des femmes alors qu’elles sont misérables. Et c’est aussi un handicap au point de vue théorique et sociologique. Le travail est central pour comprendre les transformations des sociétés contemporaines: la mondialisation et son cortège de migrations, le néolibéralisme et le chômage, les transformations du travail et la montée des inégalités.

Cette occultation du travail est problématique tant pour le mouvement ouvrier que pour le mouvement féministe. Le travail est au cœur de toute analyse qui cherche à appréhender les rapports de domination, donc les rapports sociaux de sexe. C’est le médiateur par excellence des rapports entre l’individu et la société. Il est central dans le vécu quotidien des individus, pour les femmes comme pour les hommes. Mais le travail est aussi un enjeu de luttes potentiellement unificateur. Ce n’est pas seulement un lieu de domination, c’est aussi un lieu de solidarité, d’émancipation collective et de coopération.

Politiquement, le travail est donc central car c’est par lui que s’exerce le pouvoir dans la société. Il est l’enjeu des rapports sociaux, des rapports de classe comme des rapports de sexe. Dans les deux cas, les rapports de domination s’appuient sur l’appropriation du travail, qu’il s’agisse du contrat de travail ou du travail domestique. Donc ne pas tenir compte du travail est un contresens pour le mouvement féministe puisqu’il en vient à occulter l’enjeu même des rapports de domination.

«Le “nouveau féminisme minimise le rapport de classe comme rapport social au profit du rapport de race et de celui de sexe.» Danièle Kergoat, sociologue du travail et du genre

Cela dit, il ne faut pas généraliser trop vite: bien des mouvements, tant en France qu’à l’étranger, relient le travail aux violences. Je pense en particulier à l’Espagne, où les luttes féministes, de très grande ampleur, sont emblématiques de ce point de vue, ou bien, en France, à la mobilisation pour le 8 mars en termes de grève féministe. Et même si ce ne sont pas des luttes féministes à proprement parler, il faudrait évoquer aussi toutes les luttes de femmes «premières de corvée» dans la foulée de l’épidémie de Covid. Je pense en particulier aux travailleuses des Ehpad.

Dans vos travaux, vous pointez l’hétérogénéité de la classe ouvrière en montrant qu’elle est composée de groupes aux intérêts parfois antagonistes. La classe des femmes n’est-elle pas divisée?

Effectivement, de la même façon que la classe ouvrière et plus largement les classes populaires qui sont traversées par de multiples clivages (de statut, d’âge, de nationalité, de sexe…), la classe des femmes est évidemment divisée puisqu’elle est traversée par d’autres rapports sociaux, les rapports de classe, bien entendu, mais aussi les rapports de race, accentués qu’ils sont par les bouleversements migratoires engendrés par la mondialisation.

Je prends souvent l’exemple de l’externalisation du travail domestique pour illustrer cela: dans les pays du Nord et les grandes métropoles des pays du Sud, les femmes travaillent de plus en plus et sont plus souvent cadres, tandis que l’implication subjective est de plus en plus demandée par les entreprises. Le travail domestique n’étant toujours pas pris en compte dans les sociétés marchandes, ces femmes doivent externaliser «leur» travail domestique. Pour cela, elles peuvent puiser dans limmense réservoir des femmes précaires pauvres, françaises ou immigrées, souvent racisées.

Se crée ainsi un double clivage: un rapport de classe entre les femmes du Nord, employeuses, et cette nouvelle classe servile, entre les femmes nanties et les femmes précaires économiquement et/ou légalement. Ce clivage est nouveau car, contrairement au rapport de classe entre bourgeoise et domestique au XIX e siècle, celui-ci est direct (et non plus médié par le mari, le père ou l’amant), massif et se joue au niveau international. Un autre clivage se met en place: celui de concurrence entre les femmes, toutes précaires mais précaires différemment. Dautant que les femmes du Sud sont souvent diplômées, alors que les précaires des pays du Nord le sont moins.

Comment expliquez-vous l’intérêt pour l’intersectionnalité alors que l’intrication des rapports sociaux a été pensée en d’autres termes dès les années 1970?

Si l’intérêt pour l’intersectionnalité est relativement récent, le problème de l’interaction des rapports de domination a été pensé dès les années 1970, en Europe et aux États-Unis. L’oubli des travaux menés à cette période s’explique sans doute par une rupture générationnelle. Le concept d’intersectionnalité s’inscrit donc dans une histoire et doit être pensé comme tel. Cependant, il ne peut être assimilé à d’autres notions.

Dans un récent article publié dans la Pensée (2), vous vous montrez plutôt critique de l’intersectionnalité. Pourquoi?

Je ne suis pas critique a priori de l’intersectionnalité. Je ne suis pas contre, je dirais plutôt que je suis à côté. J’ai moi-même proposé dès les années 1970 le concept de consubstantialité. Il veut rendre compte du fait que les rapports sociaux de classe, de race et de sexe sont indissociables, tout en étant différents les uns des autres. Le terme s’est construit autour du travail, travail salarié et travail domestique, et des luttes autour du travail. Il s’est construit dans le cadre d’une analyse structurelle.

Si l’intersectionnalité et la consubstantialité tentent de penser l’articulation entre les différents rapports de pouvoir, et cela dans une visée émancipatrice, elles se distinguent cependant par différents aspects. Le concept de consubstantialité, au contraire de celui d’intersectionnalité, repose sur une lecture matérialiste des faits sociaux.

Pourtant très intéressant, par exemple quand Kimberlé Crenshaw l’utilise d’un point de vue juridique, ce dernier ne permet pas de comprendre comment les rapports sociaux se consolident, se transforment, s’agrègent. Simplement additionner des catégories emblématiques des injustices sociales, femmes + pauvres + noires, cela n’est pas tenir compte de la dynamique qui agit sur ces catégories. Cela ne permet pas d’appréhender les causes de la domination et donne donc moins d’outils pour penser les luttes.

(1) Se battre, disent-elles, textes de Danièle Kergoat, éditions la Dispute, 2012. (2) «Penser la complexité: des catégories aux rapports sociaux», de Danièle Kergoat, la Pensée , no 407, pages 127 à 139.

 

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