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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

"Don’t Look Up" : ce film n'est-il que le confortable miroir de notre déni ?

8 Janvier 2022, 08:32am

Publié par PCF Villepinte

L'Humanité Vendredi 7 Janvier 2022

Emilio Meslet

Le film d’Adam McKay, allégorie du défi environnemental, a su trouver une caisse de résonance chez les défenseurs du climat qui s’en saisissent politiquement. Mais quel est réellement son impact possible ? De quoi Don’t Look Up est-il le nom ? Les avis divergent...

Ni le Jour d’après (2004), ni Avatar (2009), ni Mad Max: Fury Road (2015). De mémoire de militants comme de spécialistes de la question, jamais une œuvre cinématographique faisant référence, explicitement ou métaphoriquement, au changement climatique n’avait eu un tel retentissement politique, agissant comme un électrochoc. «Avec son propos sur la surpopulation, Soleil vert de Richard Fleischer, production à grand spectacle de 1974 avec Charlton Heston, pourrait un peu s’en approcher», cite l’historien Alexis Vrignon.

Mais rien de vraiment comparable au triomphe public et critique, amplifié par les réseaux sociaux, de Don’t Look Up: déni cosmiquenouvelle satire d’Adam McKay débarquée sur Netflix au matin du 24 décembre. Une allégorie du désastre écologique très vite devenue le troisième plus grand succès de l’histoire de la plateforme, qui annonce 263 millions d’heures visionnées en onze jours d’exploitation. Colossal. Et c’est compter sans les autres millions d’heures passées, partout sur le globe, à échanger, débattre et s’engueuler autour du film catastrophe de celui qu’on peut présenter comme le Michael Moore de la fiction.

Le triste miroir du quotidien des scientifiques

Le pitch? Deux astronomes de second rang (Leonardo DiCaprio et Jennifer ­Lawrence) découvrent qu’une comète va détruire la Terre dans six mois et des poussières. Ils tentent de prévenir le monde de la catastrophe, mais, de la trumpesque présidente des États-Unis (Meryl Streep) aux journalistes des chaînes d’information (Cate Blanchett, entre autres), personne ne les écoute.

Dans cette histoire, les scientifiques du monde réel ont vu le triste miroir de leur quotidien depuis des décennies. Ils sont nombreux à s’en être émus publiquement. «Jai retrouvé de nombreux éléments qui font écho à mon ressenti et mon analyse des relations entre science, décision politique, rôle des médias et lensemble de la société concernant les enjeux liés au changement climatique», livre Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue et coprésidente du groupe n° 1 du Giec, dans une série de tweets. Le climatologue américain Peter Kalmus dit aussi, dans The Guardian, que «Dont Look Up retranscrit la folie (qu’il voit) tous les jours».

Un phénomène sociétal et politique

Les militants s’en emparent également, au point que, sur les réseaux sociaux, le hashtag #DontLookUp, avec des millions d’occurrences, devient viral. Y sont partagés des montages mettant en parallèle des extraits du film et les discours climatosceptiques. L’affiche du film y est détournée avec pour casting les «dont-look-upeurs» du climat – ceux qui ne veulent pas regarder en l’air, en français –, comme Emmanuel Macron, Barbara Pompili et autres inactifs.

«Il ne faut pas être paralysé par la menace: il y a des possibilités dagir, de limiter les effets et de sattaquer aux causes. C’est le message de cette parodie», explique Benjamin Lucas, porte-parole du candidat à la présidentielle Yannick Jadot, à l’origine du détournement. Dans les médias, les chroniques et analyses fleurissent; à lAssemblée, Delphine Batho, députée écologiste, en fait mention. Bref, en une quinzaine de jours, Don’t Look Up, dont le scénario est cosigné par David Sirota, ancienne plume de Bernie Sanders, est devenu un phénomène sociétal et politique, ramenant la question environnementale au cœur d’un débat sclérosé par les thématiques sécuritaires et identitaires.

Comment expliquer un tel succès? Et, surtout, que dit-il de nous? Outre le fait quil sagisse dune comédie, genre populaire par excellence, très marketée par Netflix, Nicolas Haeringer, directeur de campagne pour l’ONG environnementale 350.org, a son explication: «Cest une bonne nouvelle qui montre quon a avancé dans la bataille culturelle sur la question du climat: on na plus à convaincre les gens que les climatosceptiques, relégués aux marges radicalisées sur Fox News ou CNews, ont tort.»

Le film ne montre l’émergence d’aucun mouvement social

En plus d’une résonance avec les aspirations de justice climatique en pleine pandémie, Anne-Lise Melquiond, autrice du livre Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre, voit dans ce carton une dimension psychologique. Chez les spectateurs confortablement installés sur leur canapé, dit-elle, «il y a un désir dapocalypse, une volonté de se faire peur dautant plus quon est les acteurs de lhistoirele film nous raconte comment on va mourir». Certains se saisissent donc de cet objet de culture de masse pour provoquer le débat, faire bouger les choses.

Pour autant, peut-être faut-il tempérer le caractère révolutionnaire de Don’t Look Up, qui ne montre, par exemple, l’émergence d’aucun mouvement social, note Nicolas Haeringer. Le long métrage ne sauvera, a priori, pas la planète. Puisque, si la bataille culturelle sur les questions climatiques est en train d’être gagnée, c’est aussi qu’elles deviennent dominantes.

Les questions climatiques deviennent dominantes

«La comète, objet impersonnel, est extérieure à la responsabilité humaine. Chacun peut y projeter ce quil veut. Cest une fatalité qui empêche lanalyse dun système qui cause la crise climatique, fruit de choix politiques, sociaux et culturels», pense Alexis Vrignon. Anne-Lise Melquiond abonde: «Ça reste du cinéma américain. Il montre la fin du monde parce quHollywood préfère parler de ça plutôt que de la fin du capitalisme.»

Toujours est-il que Nicolas Haeringer se prend au jeu de la prédiction. Selon lui, il est «fort probable quil y aura de nombreuses références à Don’t Look Up» dans les prochaines marches pour le climat, prévues fin février, au moment de la publication de la deuxième partie du dernier rapport du Giec. Et cette fois, ça ne sera pas de la fiction.

 

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