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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Van der Poel, ou l’attitude majuscule

3 Juillet 2021, 08:14am

Publié par PCF Villepinte

Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre cède parfois devant l’exigence de l’audace. Alors nous le regardons vaciller puis s’incliner, au moins momentanément, face à ceux qui forcent les portes et rehaussent leurs propres récits en épousant les pas de la grande Histoire. Le peloton n’avait pas encore parcouru cinquante kilomètres de cette septième étape entre Vierzon et Le Creusot (249,1 km), la plus longue depuis vingt-et-un ans, que, subitement, nous trouvâmes une définition assez parfaite à cette «vélorution» que nous imposent certains cadors es-déconstruction.

Casser les normes, dépasser les frontières: voilà à quoi s’attachèrent, dès le matin, Mathieu Van der Poel, Wout Van Aert et Julian Alaphilippe, partis dans une tentative d’échappée royale. Ce fut la première étincelle, celle qui nous incita à croire que ce vendredi de plein soleil, sur un parcours long, sublime et très accidenté, ne ressemblerait à aucun autre.

Si l’escarmouche des trois puncheurs suscita la réaction des armadas, qui l’étouffa dans l’œuf aussitôt, elle mit le feu aux mollets des 177 rescapés. Car peu après, au kilomètre 45, alors qu’il en restait plus de deux-cents pour rallier l’arrivée, nous dûmes nous frotter les yeux. Car Van Aert en remit une couche, comme par provocation. Ce ne fut plus une flammèche, mais un feu de plaine sur la Grande Boucle qui se courba, avant de bomber le torse en retrouvant ce supplément d’âme des orgueilleux.

D’ailleurs, qui alla cueillir l’impétrant? Van der Poelidor, le maillot jaune en personne. Et le spectacle qui suivit releva de la chronique de l’inattendu. Beaucoup sautèrent dans les roues des deux champions et pas moins de vingt-neuf coureurs en tout s’installèrent dans l’«échappée du jour» – peut-être celle du Tour! – qui dégrafa les certitudes et provoqua dans la caravane cette onde de choc que nous n’imaginions plus possible. 

Imaginez un peu. Parmi tous ces fuyards, que nous ne nommerons pas tous, dix d’entre eux avaient déjà remporté au moins une étape dans leur carrière : Mark Cavendish (32), Vicenzo Nibali (6), Wout Van Aert (3), Simon Yates (2), Soren Kragh Andersen (2), Philippe Gilbert (1), Magnus Cort (1), Jan Bakelants (1), Mike Teunissen (1) et Mathieu Van der Poel (1).

Des noms à rendre jaloux le moindre connaisseur et à ouvrir la boîte aux fantasmes. Vous l’aviez compris, cette fois manquait à l’appel Alaphilippe. Et surtout Tadej Pogacar, piégé avec toute son équipe UAE – contrainte de se mettre durement à la planche toute la journée, bien avant l’heure des cols.

Sur le moment, le chronicoeur se remémora les grands moments d’adrénaline de ses trente-deux Tours, repensant à toutes ces illusions noyées dans la normalité robotisée, biologisée. Et puis, vingt, trente, cinquante kilomètres plus tard, quand l’avance de cette troupe bordée d’expérience dépassa les trois minutes, jusqu’à dépasser les six, il était temps de rouvrir le grand livres des Illustres en se creusant les méninges: quelque chose d’étonnant venait de se produire.

Si étonnant que nous en étions déjà à imaginer l’avenir, les jours prochains, et ce qu’il faudrait comme débauche d’énergie à Pogacar et consorts pour venir à bout de cet étonnant Van der Poel, capable décidément de tout, y compris de se jouer d’une topographie hyper favorable – à la veille des Alpes et la montée vers le Grand-Bornand – en s’octroyant le luxe suprême d’être accompagné dans son aventure épique par quelques-uns des meilleurs rouleurs et des plus durs à cuir du cyclisme moderne. Renversant de cran, de conviction et de cœur!

Nous l’avions déjà écrit, répétons-nous: il n’y a plus que notre champion du monde pour dé-normaliser le vélo. Par son talent, mais aussi par ses manières désinhibées, qui permettent aux foules de se réincarner dans la figure du forçat de chair et d’os, souffrant et courageux, Van der Poel redonne lui aussi du sacré au sacré et propage, depuis qu’il a revêtu le paletot jaune qui a tant manqué à son grand-père Raymond Poulidor, une espèce d’utopie populaire, mélange de traditions racinaires (la lignée familiale) et d’anticonformisme (la prise de risque comme définition à sa façon «d’être» cycliste).

Autant l’admettre. Confronté à une telle félicité de la course, si souvent improbable comme le surgissement de ces événements imprévisibles qui donnent sel et corps à l’existence, le chronicoeur surgissait enfin dans ce Tour d’une parfaite définition: l’onirisme réinventé. Celui qui oblige les acteurs.

Certes, le profil tranchait avec les trois dernières étapes en ligne, en particulier dans les 100 derniers kilomètres. Après Nevers et Château-Chinon, la traversée du Morvan offrait en effet un terrain propice aux baroudeurs, avec un enchaînement de montées et descentes qui pouvaient constituer autant de tremplins à des attaquants inspirés et solides. Il y avait même tout lieu d’imaginer que cet exercice quatre-pattes fournirait des enseignements sur l’attitude que comptaient adopter les perdants du grand coup frappé par Pogacar lors du chrono de Laval.

Cette sorte de Liège-Bastogne-Liège en miniature comportait même cinq côtes classées. Le sommet du Signal d'Uchon (5,7 km à 5,7%), ascension redoutable dotée de bonifications pour les trois premiers au sommet, était situé à 18 kilomètres de l'arrivée, avant une dernière petite côte aux 8 kilomètres. «Il était évident que les puncheurs se régaleraient, dans le final, on enchaîne les difficultés», expliqua Thierry Gouvenou, le traceur-en-chef de l’épreuve, qui précisa que la ville d'arrivée avait précisément été choisie à cause de l'inédit et spectaculaire Signal d'Uchon, appelé «la perle du Morvan». Sorte de prélude à la grande montagne, par l’innovation topographique mêlant étroitesse des routes et beauté des paysages. Rendons grâce aux traceurs de la Grande Boucle.

Sous la chaleur, tout se disloqua. A l’avant, à l’arrière, partout. Magistrale bagarre, à tous les points cruciaux de la course. Parmi les éclaireurs, réduits à 23 avant un écrémage définitif dans les parties escarpées, trois courageux prirent la poudre (Mohoric, Van Moer et Stuyven) et les attaques se succédèrent à la volée. De la frénésie à tous les étages. Le peloton, lui, ressortit du Signal d'Uchon totalement essoré, éparpillé en pièces détachées, à l’image du Slovène Primoz Roglic, à la limite de l’agonie (un débours de quatre minutes à l’arrivée sur Pogacar).

Nous vîmes même Van der Poelidor s’installer dans ce petit dodelinement anxieux qui témoignait de la douleur physique, sinon de ses limites, bien qu’il parvînt à suivre une nouvelle offensive de Van Aert. Un autre Slovène – mais combien sont-ils? – sortit alors de sa boite, Matej Mohoric (Bahrain), 26 ans, qui faussa compagnie à l’avant-garde et s’envola vers une victoire de prestige dans les rues du Creusot, à quelques encablures du vieux Marteau Pilon, transformé en monument, témoin du glorieux passé industriel de la ville.

Restait l’essentiel. Mathieu Van der Poel et Wout Van Aert provoquèrent un beau ménage au classement général, désormais premier et deuxième, avec près de quatre minutes d’avance sur Pogacar. Le maillot jaune néerlandais, héritier de la légende, venait de suivre la vieille coutume du vélo : la meilleure défense se niche parfois dans l’attaque. Notre Van der Poelidor signa d’une attitude majuscule la très haute idée que nous nous faisons du Tour. Et sachez-le. Par un sortilège effarant, les images de cette journée devinrent – déjà – des souvenirs. 

[ARTICLE publié sur Humanite.fr, 2 juillet 2021.]

Publié par Jean-Emmanuel Ducoin 

 

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