Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Santé. Les formations des infirmières sabotées par manque de budget

13 Juin 2021, 18:51pm

Publié par PCF Villepinte

Les infirmières alertent depuis des années sur les conditions d’exercice de leur profession. Ici, manifestation à Paris en 2018. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

Lundi 14 Juin 2021

L'Humanité  Cécile Rousseau

Incités à se former par le gouvernement, les agents de l’hôpital public se heurtent à l’austérité quand il s’agit de financer leur évolution professionnelle… Écœurés, certains songent à quitter le navire.

« V ous savez que vous nous coûtez cher?» Infirmière à l’hôpital Saint-Louis, Ania (1) n’en revient toujours pas de l’argument que lui a renvoyé sa direction quand elle a demandé pourquoi sa promotion professionnelle de spécialisation en anesthésie ne serait pas financée. Malgré son succès au concours, la jeune femme s’est retrouvée comparée à un poids économique. «Le cursus représente un investissement de 18000 euros, mais la DRH ma précisé quil ny avait plus dargent avec le Covid», déplore la soignante, rappelant qu’elle avait déposé un dossier de prise en charge en janvier, avant de recevoir une réponse… le 4 mai, soit après les résultats. «Pourtant, à Bichat ou encore Lariboisière, les hôpitaux qui font partie du même groupe hospitalier, il manque des infirmières anesthésistes, poursuit-elle. Leur rôle a été reconnu pendant la crise car elles peuvent intuber les malades.»

Alors que la pénurie de bras reste alarmante à l’hôpital, que l’hémorragie des personnels exténués se poursuit, beaucoup d’agents déjà en poste et ayant brillamment obtenu leurs examens se retrouvent sur le carreau. À l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), les syndicats ont dû batailler auprès de la direction générale pour obtenir quelques avancées. Si la situation est en voie de régularisation pour les aspirantes infirmières anesthésistes diplômées d’État (Iade), comme Ania, et que 80 financements supplémentaires ont été arrachés par la négociation, le compte n’y est pas. Sur 350 personnes, principalement des aides-soignantes, à avoir réussi les épreuves pour intégrer un institut de formation en soins infirmiers (Ifsi), 120 sont toujours non subventionnées.

En surchauffe pendant la première vague, Noémie, aide-soignante à Saint-Louis, n’a pas apprécié de se voir claquer la porte au nez pour des motifs douteux. Sur 20 personnes de l’hôpital admises à l’Ifsi, seules 3 ont été prises en charge. «Jai eu 19/20, mais la direction ma expliqué son refus par le fait que, daprès mon dossier administratif, javais eu quatre jours dabsence pour enfant malade, pourtant parfaitement justifiés, raconte-t-elle au bord des larmes. Je n’avais pas envie de rentrer dans les détails de ma vie de mère célibataire. On m’a aussi jugée sur le fait que je n’avais pas mon bac après quinze ans de carrière. Toutes les excuses sont bonnes. J’avais suivi une préparation au concours pendant six mois, beaucoup travaillé, j’étais persuadée que les choses allaient se faire naturellement. Pendant le Covid, on a vu les infirmières au bout du r ouleau, je voulais les aider!»

Un fonctionnement aberrant

Blessée par cette relégation, avec plusieurs de ses collègues, elle a interpellé le ministre de la Santé, Olivier Véran, et le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch. Courrier resté lettre morte. Corinne Jac, membre du collectif Inter-Urgences, les a accompagnées dans leurs démarches: «Elles ont été déstabilisées, soupire-t-elle. Ce dispositif est pourtant intéressant: les agents en promotion professionnelle doivent ensuite cinq années de service à lAssistance publique. De lautre côté, nous avons des jeunes diplômés qui ne tiennent pas toujours le choc en arrivant à l’hôpital. Nous avons encore eu deux démissions en moins d’un mois.»

Pour les recalés, un brouillard entoure ces critères de choix. Il va de pair avec la décentralisation du financement vers les groupes hospitaliers, en 2019. Avant, le classement en fonction des notes permettait d’établir des priorités. Cette année, les groupements hospitaliers se sont principalement appuyés sur le dossier administratif: le candidat doit fournir un CV, une lettre de motivation, un projet professionnel, une appréciation de son cadre et un relevé du nombre de jours d’absence. «Les groupes hospitaliers organisent des commissions de sélection afin d’établir un classement en fonction des évaluations des agents et de leur projet professionnel», justifie la direction générale de l’AP-HP, qui assure que «leffort de financement de ces formations a continué daugmenter, en 2020 et en 2021 (). En dehors de lAP-HP, les mêmes procédures de sélection sont utilisées, mais elles sont confiées par les hôpitaux à l’Association nationale pour la formation permanente du personnel hospitalier (ANFH)».

Pour Rose-May Rousseau, secrétaire générale de l’Usap-CGT, qui se bat depuis des années pour le maintien d’un haut niveau de promotion professionnelle qui faisait la réputation de l’Assistance publique, ce fonctionnement est une aberration: «Il faut revenir à un système centralisé; là, les groupes hospitaliers font ce quils veulent. Davantage de budget doit aussi être alloué par l’agence régionale de santé. 3500  postes sont vacants à l’AP-HP, dont 400 d’infirmières. Nous avons donc porté au siège le dossier de 78 collègues non pris en charge. Nous attendons des réponses. Il ne faut pas oublier que la promotion professionnelle per met d’endiguer la fuite du personnel, d’avoir des soignants expérimentés, mais aussi de rouvrir des lits fermés à cause du sous-effectif.»

Sentiment d’ingratitude

Si des déceptions et injustices se produisent chaque année aux concours, elles revêtent avec la pandémie un caractère particulier. Ces cas sont en contradiction avec le discours volontariste du gouvernement lors du Ségur de la santé incitant les professionnels à se former, en faisant notamment «de la promotion professionnelle tout au long de la carrière un facteur dattractivité et de fidélisation». Pour Cathy Le Gac, cosecrétaire générale de SUD santé AP-HP, si l’AP-HP y consacre trois fois plus d’argent qu’un hôpital classique, «cest aussi au ministère de la Santé de prendre ses responsabilités. Nous avons obtenu que plus de personnes soient prises en charge, mais je comprends que la déception soit forte car elles ont eu des super notes. Pour cette session, compte tenu de la crise sanitaire, il y a eu un seul oral et pas d’épreuve écrite».

Décidée à ne pas laisser passer sa chance, Adeline a fait le grand saut en 2019. Pour se payer son école d’infirmières, elle a pris une disponibilité de son hôpital parisien et enchaîne les vacations dans le secteur privé. «Jai demandé des financements ailleurs, à lANFH, à Pôle emploi, mais je ne peux prétendre à rien, comme je dépends de l’AP-HP, conclut-elle. Je suis piégée. Je travaille 8 ou 9 nuits tous les mois, sauf en période d’examen, pour payer les 6500 euros annuels du cursus. Si je peux me le permettre, cest parce que, à 32 ans, j’habite encore chez mes parents. J’ai hâte de finir pour souffler physiquement et moralement. Mais je ne sais pas si j’aurai envie de reprendre un poste dans le public après ça…»

Ce coup d’arrêt aux évolutions de carrière pourrait accélérer les départs. En colère, Katia, aide-soignante reçue aux examens avec 17 de moyenne, va solliciter une rupture conventionnelle. «À 50 ans, jai envie d’évoluer, tranche-t-elle. Je ne vais pas attendre dix ans pour quelque chose auquel j’ai droit. J’ai postulé ailleurs. Des maisons de retraite recrutent à côté de chez moi et me proposent des salaires plus élevés que mes 1800 euros, revalorisation du Ségur incluse! Le résultat du concours est valable trois ans, peut-être quun futur employeur me le financera» Si la cassure semble définitive avec le service public, c’est que l’ingratitude face à son sacrifice l’a marquée. «Je me suis portée volontaire pour aller en service Covid 12 heures par jour. Mais on ma opposé le fait que javais été notée 1,5 sur 3 dans ma relation avec les patients et les collègues. Donc, dans ma tête, je suis déjà partie.»

(1) Tous les prénoms ont été changés.

santé

 

Commenter cet article