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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Manifestation. « Une ambiance de lynchage » : ce qui s’est passé le 1er Mai

5 Mai 2021, 06:57am

Publié par PCF Villepinte

Camionnettes détériorées, militants insultés et frappés... Le déchaînement de violence, place de la Nation, a fait une vingtaine de blessés dans les rangs de la CGT. Pierrick Villette

L'Humanité Mercredi 5 Mai 2021

Cyprien Boganda Marion d'Allard Florent LE DUE milio Meslet

Samedi, les militants de la CGT ont été violemment pris à partie en fin de mobilisation parisienne, place de la Nation. Ces attaques inédites interrogent sur la doctrine de maintien de l’ordre du gouvernement.

Des syndicalistes roués de coups, des camions attaqués au marteau, le tout dans un concert d’insultes… De mémoire de militants, même les plus chevronnés, on n’avait jamais assisté à un tel déchaînement de violence, émanant du cortège lui-même. Ce qui s’est passé le 1er Mai à Paris, en fin de manifestation, laissera probablement des séquelles.

1. Comment se sont déroulés les faits?

Lorsque les premiers camions syndicaux font leur entrée place de la Nation, vers 18 heures, chacun s’autorise à souffler: «On était heureux davoir mené la manif à son terme, ce qui n’a pas toujours été le cas récemment», résume Patrick (1), membre du service d’ordre de la CGT et vieux briscard des manifestations. Le répit est de courte durée. 

«En arrivant sur la place, on a très vite perçu une ambiance de lynchage, assure Karl Ghazi, de la CGT commerce. Des gens étaient massés sur le terre-plein central, un mélange de gilets jaunes et de cagoulés vêtus de noir. On a essuyé des bordées d’injures antisyndicales. On a senti que ça allait dégénérer.»

Les cris de «CGT collabo» fusent d’un peu partout. «Les camionnettes de la CGT une petite dizaine ont commencé à traverser la place, raconte Patrick. C’est à ce moment qu’on se fait entourer, insulter. Et puis ça a tourné à la bataille rangée: des pavés pleuvaient de partout, les gars en face cassaient les vitres de nos camions à coups de marteaux, on recevait des bouteilles remplies de produits corrosifs dans la figure Entre ceux qui hurlaient et ceux qui étaient vraiment là pour cogner, je dirais qu’il y avait bien 150 assaillants.»

Dans l’affaire, l’attitude de la police interroge. En principe, la sortie du cortège était prévue boulevard du Trône (à l’est de la place), afin de gagner plus facilement le cours de Vincennes: cest là qu’étaient stationnés les bus chargés damener et de récupérer les manifestants.

Visiblement, la préfecture a décidé de changer lissue au dernier moment: «Je lai appris de la bouche de lofficier de liaison de la DOPC (Direction de l’ordre public et de la circulation) , alors même que les pierres pleuvaient autour de moi, explique Jean-Luc Hacquart, de la CGT Île-de-France. L’avenue du Trône était fermée par des barrières cadenassées.»

«Les CRS étaient planqués de l’autre côté des barrières, déplore Patrick. Nous, on ne pouvait pas rebrousser chemin, car cela revenait à aller droit sur nos assaillants. On avait l’impression d’être au centre d’une nasse, un peu comme un ring.» Bilan, selon la CGT: 21 militants blessés, dont quatre hospitalisés.

2. Qui a attaqué la CGT?

«Ce sont des gens du cortège de tête qui nous ont attaqués», affirme Karl Ghazi, secrétaire de la CGT commerce Paris. Mais le «cortège de tête» est bien loin d’être un tout homogène, rendant difficile une lecture claire des motivations des agresseurs. Une constante malgré tout: «Ce sont des manifestants qui défilent devant le cortège dit officiel pour marquer soit leur défiance vis-à-vis des organisateurs, soit leur volonté de manifester en toute autonomie», explique Isabelle Sommier, chercheuse au Centre européen de sociologie et de science politique.

Depuis 2016, le cortège de tête n’est plus seulement composé des milieux de l’ultra­gauche anticapitaliste. Patrick, de la CGT, l’a observé lors du 1er Mai: «Il y avait des autonomes, quon a lhabitude de croiser en manif, quelques gilets jaunes, selon moi proches de la droite lepéniste, mais aussi des gens un peu plus âgés et prêts au combat de rue, quon ne voit pas en général.

Pour moi, ce sont clairement des ultranationalistes.» Et Isabelle Sommier de confirmer: «Depuis quelques mois sagrègent des individus qui se revendiquent ou non des gilets jaunes, et qui sont dans lorbite des mouvances complotistes, anti-masques, antivax, plutôt politisés à l’extrême droite.» «Face à nous, il y avait une population assez variée: on n’était pas dans une manifestation de fachos», nuance Pierrick, également à la CGT, qui a vu «une femme de moins de 30 ans» taguer le mot «collabo» sur un camion du syndicat.

Plusieurs témoignages rapportent des insultes sexistes, homophobes et racistes qu’ils imputent à l’extrême droite. Divers individus provenant de l’ultragauche, des gilets jaunes, ou inspirés par des mouvances complotistes ou nationalistes, se seraient donc ligués par opportunisme contre la CGT? «On peut lire cette agression comme lexacerbation dune culture anti-institutionnelle: le syndicat est considéré comme faisant partie du système», observe Christian Le Bart, sociologue à Sciences-Po Rennes.

3. La stratégie policière est-elle en cause?

Anthony Caillé, policier et syndicaliste CGT, était présent, ce samedi, aux côtés des véhicules syndicaux, et, pour lui, «le temps de réaction de la police a été problématique». Car «si les épisodes violents en marge des manifestations ne sont pas un fait nouveau, là, les camarades n’ont pas pu s’extirper de la place. C’est ce qui explique, en partie, l’aggravation de la situation», estime-t-il.

La préfecture de police renvoie la balle aux syndicalistes, indiquant que «deux premiers véhicules syndicaux pris à partie ont pu rapidement s’extraire par l’avenue de Taillebourg», alors que «les trois derniers, sengageant sur la mauvaise sortie», se sont trouvés face aux grilles. Mais pour Anthony Caillé, «peu importe, finalement, que litinéraire de sortie ait été respecté. Voyant la situation, un gradé aurait dû prendre la décision d’ouvrir le passage aux camionnettes pour les sortir de là en les escortant, par exemple, sur une rue adjacente».

L’accusation portée contre la stratégie policière ne se résume pas aux dernières minutes de la manifestation. Les violences et les tensions ont débuté bien avant, du côté du métro Saint-Ambroise (boulevard Voltaire), lorsque les forces de police ont stoppé net le cortège. Une «technique utilisée systématiquement depuis la mobilisation contre la loi travail», déplore David Dugué, membre du bureau confédéral de la CGT, et «qui consiste à couper la manifestation en deux devant la banderole des organisations syndicales, en isolant ce que le gouvernement appelle «black blocks» du reste des cortèges. Et ils bloquent. Or, un arrêt dune heure met une manifestation sous tension».

Un «entêtement incompréhensible de la part de la préfecture», ajoute Anthony Caillé, qui rappelle que la police «a largement les moyens didentifier les personnes violentes et de les arrêter en amont». Et si, pour David Dugué, il faut clairement «changer la stratégie de maintien de lordre», le syndicaliste estime que «la meilleure façon d’éviter que ce genre d’épisodes se produise, cest de faire masse: plus les cortèges sont nourris, moins violentes sont les attaques».

4. À qui profitent Ces incidents?

C’est ce qu’on appelle le service minimum. Alors que l’ensemble de la gauche condamne d’une seule voix les violences subies par la CGT, le gouvernement s’est contenté d’un soutien mou aux syndicalistes par la voix des ministres Élisabeth Borne et Marlène Schiappa. Pis, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a préféré jeter de l’huile sur le feu: «Il ny a pas eu de ratés de la part de la police, il y a eu une bagarre entre des gilets jaunes et la CGT. Les organisateurs doivent gérer la manifestation.» L’exécutif, qui ne tient déjà pas compte des revendications de la rue, a tout intérêt à diviser la gauche à un an de la présidentielle.

Mais le fond de l’air est brun en cette période où des généraux factieux à la retraite appellent de leurs vœux une guerre civile. Cette entreprise de «bordélisation» dun événement syndical sert avant tout lextrême droite, qui entend récupérer une large partie du vote des classes populaires. En comparaison, l’habituel dépôt de gerbe devant la statue de Jeanne d’Arc par Marine Le Pen, qui veut récupérer à son compte le 1er Mai, ne peut paraître que paisible.

 «La CGT est un peu collabo quand même parce qu’elle est très financée par l’État», s’est par exemple réjoui Gilbert Collard. L’eurodéputé RN s’inscrit dans la longue entreprise antisyndicale et anticommuniste développée par l’extrême droite, qui s’est accentuée depuis quelques années: agressions de militants, siège du PCF tagué en octobre dernier, Marine Le Pen affirmant début 2020 qu’on «a toutes les raisons de détester la CGT et monsieur Martinez».

(1) Le prénom a été modifié.

 

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