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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Le triomphe posthume de Lucien Sève

29 Mai 2020, 07:58am

Publié par PCF Villepinte

 

Le Club de Mediapart 25 04 2020

Gilles Rotillon

Lucien Sève a travaillé toute sa vie à développer une anthropologie marxienne. Le confinement actuel lui offre une victoire bien amère.

Lucien Sève est décédé le 23 mars des suites du Covid-19 et on ne peut pas dire que sa mort aura fait les gros titres des journaux. Quelques lignes dans Le Monde et Le Parisien le 24 mars, encore moins dans Libération.fr le 27, seul des grands quotidiens l’Humanité lui aura consacré un hommage important. Toute sa vie, il aura été traité en « chien crevé » par la philosophie française, comme le montre le livre d’entretien de Patrice Maniglier, La philosophie qui se fait. Bénéficiant d’une large couverture médiatique (double page dans Libération, article dans Le Monde, chronique sur France Culture, …), ce livre d’entretiens se propose de dresser un panorama de la philosophie française contemporaine, exhaustif et prospectif, comme l’exprime Philippe Petit dès sa première question.

Toutefois ce panorama « exhaustif et prospectif » qui propose une « extraordinaire "vue" sur le paysage philosophique contemporain » selon Libération, oublie complètement le travail de Lucien Sève, qui exprime pourtant des idées tellement opposées à celles que défend Patrice Maniglier que les passer sous silence pourrait se comprendre comme un refus de dialogue sur des thèses essentielles. En tout cas on est loin de l’exhaustivité déclarée en introduction, son nom n’apparaissant même pas dans ce livre de plus de 500 pages. On peut aussi souligner le peu de publicité donnée à la publication du travail qu’il avait engagé en 2003 sur La pensée Marx aujourd’hui, qui a donné lieu à quatre gros volumes (Marx et nous 2004, L’homme ? 2008, La philosophie ? 2014, Le communisme ? 2019), un cinquième devant paraître en 2020.

Des nombreux autres livres qu’il a publiés tout au long de sa vie, seul Marxisme et théorie de la personnalité a eu davantage de retentissement, avec cinq éditions en France et une traduction en vingt langues. Mais la discussion théorique qu’il engageait publiquement avec Althusser, alors philosophe marxiste mondialement reconnu et critique public du PCF quand Sève se refusait à le faire, n’a sans doute pas été pour rien dans le sort particulier fait à ce livre.

L’ironie morbide de la disparition de Lucien Sève des suites du Covid-19, c’est que la situation créée par ce dernier et qui a conduit pour l’instant au confinement d’au moins la moitié de la population mondiale, vient démontrer expérimentalement la validité de l’axe principal qui a guidé toute sa vie le travail philosophique de Lucien Sève : fonder une anthropologie sur cette pensée-Marx qu’il opposait au « marxisme » tel qu’il s’était développé tout au long du vingtième siècle, s’éloignant de plus en plus de Marx, au point d’avoir abouti à l’annonce médiatique de sa mort.

Ce travail de fondation, qui donnait un sens à parler d’individu pour qui se réclamait de Marx, s’est appuyé sur le commentaire, s’étendant sur plus de cinquante ans, de sa sixième thèse sur Feuerbach : « L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité effective, c’est l’ensemble des rapports sociaux ». Et cette thèse s’oppose de manière frontale à cette conception largement dominante aujourd’hui, d’une nature humaine éternelle, qui trouve dans l’individualisme méthodologique des économistes néoclassiques son illustration la plus extrême. Si « l’homme » ne s’autorise que de lui-même, si seul son « libre-arbitre » est générateur de ses actes qui débouche sur le calcul rationnel de l’homo-œconomicus, si la société n’est que le résultat de ces volontés individuelles qui s’agrègent pour poursuivre leur propre intérêt, « l’ensemble des rapports sociaux » n’est au mieux que le décor où ces calculs rationnels se font et où ces volontés individuelles, toujours-déjà là dès la naissance (voire dès la conception) s’expriment.

Or ce que nous apprend le confinement, évidemment nécessaire dans la situation actuelle pour limiter l’expansion de la maladie, c’est qu’il a aussi de lourds effets négatifs. Une recension d’études faites par des psychologues du King’s College London souligne que « globalement, la plupart des études montrent une prévalence élevée de symptômes de détresse psychologique et de troubles mentaux chez les personnes confinées stress, des troubles de l’humeur, l’irritabilité et la colère, l’insomnie et le syndrome de stress post-traumatique ».

Autrement dit, les humains redécouvrent qu’ils peuvent difficilement vivre longtemps loin les uns des autres. Et on peut aussi constater en surfant sur le net avec quels trésors d’imagination, de créativité, ils tentent de préserver un minimum de rapports sociaux, via les écrans, les vidéos qu’ils réalisent et s’envoient ou les interactions à distance directes, comme ce parisien qui, tous les jours, organise un jeu entre les habitants de sa rue qui viennent à leurs fenêtres.

Et il y a plus que ces interactions spontanées qui se font pour retrouver une vie sociale « normale ».

Il y a aussi le travail qui se poursuit ou pas dans cette période de confinement, travail qui tient une place fondamentale dans les rapports sociaux qui font « l’essence de l’homme » puisque c’est dans ce rapport particulier que les hommes créent les bases matérielles de leurs conditions d’existence. Or, avant la crise, le travail, pour une grande partie de ceux qui en avait, loin d’être une activité enrichissante (sauf pour ceux qui le mettait en œuvre à leur profit), était marqué par des conditions de plus en plus dures (tendance à l’augmentation sur la vie active, horaires décalés, pression du management, baisse des indemnités chômage et de la protection donnée par le code du travail, …), mais aussi par des productions dont on commençait de plus en plus à questionner l’utilité réelle et dont on voyait de mieux en mieux les effets sur l’environnement et la santé.

Avec le confinement, quels sont les travaux qui perdurent ? Évidemment tous ceux qui concernent la santé, (des soins hospitaliers au ramassage des déchets ménagers ou la recherche de vaccins) et ceux qui les font s’y adonnent sans compter leur peine et sans calculer les risques qu’ils prennent, alors même qu’ils ont été mis sous tension par des politiques de santé criminelles pour des salaires indignes. Mais aussi tous ceux qui sont dans le ravitaillement (commerçants, caissières, manutentionnaires, chauffeurs, …) ou dans la sécurité (pompiers, policiers) indispensables à l’intégrité physique.

Et ce qui caractérise tous ces travaux en ce moment si particulier, c’est que ce qui les valorise, ce n’est pas d’abord une valeur d’échange source d’un profit qu’il faudrait maximiser, mais au contraire la valeur d’usage qu’ils apportent à la collectivité en maintenant les conditions minimales d’une vie désirable. Ce n’est pas le salaire (trop faible) qui motive ceux qui travaillent à continuer, c’est la conscience qu’ils sont indispensables à l’humanité dont ils sont membres. Le « travail » qui continue change de finalité et redonne un sens à des activités qui l’avaient perdu. L’un des enjeux de la sortie du confinement sera de ne pas retomber dans l’organisation sociale qui prévalait avant la crise sanitaire. Ce n’est pas gagné.

Les dernières années de sa vie, Lucien Sève alertait dans le vide sur la catastrophe anthropologique que nos modes de production et de consommation étaient en train d’engendrer, en sus de la catastrophe climatique en cours. Paradoxalement, le Covid-19 nous montre combien il avait raison. Il n’est peut-être pas trop tard pour éviter ces deux catastrophes, et les réactions de ceux qui travaillent encore laissent une lueur d’espoir. Y arriver serait le plus bel hommage que l’on puisse rendre à ce grand philosophe si injustement méconnu.

 

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