Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Spartacus, ou la fin de la liste noire

7 Février 2020, 10:05am

Publié par PCF Villepinte

 

Bertrand Tavernier : «Un acteur et un homme engagé, doté d’une conscience sociale»

 

L’Humanité Vendredi, 7 Février 2020.

Michaël Mélinard

 

Bertrand Tavernier, alors attaché de presse, a côtoyé Kirk Douglas pour la sortie de l’Arrangement, d’Elia Kazan. Il revient sur le parcours d’un comédien engagé et ambivalent.
 

Quelle place Kirk Douglas occupe-t-il dans l’histoire du cinéma?

Bertrand Tavernier Il a été un acteur important à plusieurs titres, l’un des premiers à vouloir contrôler et maîtriser sa carrière en créant sa société de production. Douglas, en dehors d’un talent qui s’était imposé dans le Champion, l’Homme qui n’a pas d’étoile, ou en gangster assez redoutable dans Pendez-moi haut et court, de Jacques Tourneur, va quand même être à l’origine d’un certain nombre de projets.

Il y a les Sentiers de la gloire, Spartacus, Seuls sont les indomptés, un très bon western de David Miller. Il s’associe à Edward Lewis, un producteur très intéressant, proche du Parti communiste, qui aimait les sujets sociaux. À mon avis, Lewis est l’âme de leur association. Il faut reconnaître à Douglas que cela lui a permis d’imposer des sujets pas fastoches. Il s’est engagé dans des films et Lewis, avec l’assentiment de Douglas, a fait travailler des auteurs de la liste noire. Contrairement à ce qu’écrit Douglas dans ses autobiographies, il n’est pas celui qui a fait réapparaître pour la première fois le nom de Dalton Trumbo, l’un des Dix d’Hollywood. C’est Otto Preminger qui l’a fait travailler dans Exodus. Douglas l’a fait quatre ou cinq mois plus tard. Cela n’enlève rien à son courage.

 Pour moi, il n’a pas le charme, la hauteur, la force et la versatilité de James Cagney ou de Gary Cooper. Mais c’était un acteur solide, fort. Le revers de la médaille est qu’il pouvait, comme producteur, prendre des décisions très autoritaires. Dans Spartacus, commencé par Anthony Mann, Douglas prend peur. Il pense qu’Anthony Mann ne va pas le mettre suffisamment en valeur pour favoriser Peter Ustinov. Il le vire et le remplace par Kubrick. Il remplace un metteur en scène déjà autoritaire par un autre qui l’est encore davantage. Les meilleures séquences, celles du début, ont été tournées par Mann. On regrette qu’il n’ait pas eu tout le film en main.

Quels souvenirs gardez-vous de lui?

Bertrand Tavernier J’ai travaillé avec lui comme attaché de presse quand il était venu pour l’Arrangement, de Kazan. Il avait beaucoup de charme. Il était très drôle et brillant mais il avait un numéro hyper-rodé. Il répétait tout le temps les mêmes anecdotes avec les mêmes chutes. Les deux premières fois, cela faisait un effet bœuf. Et il avait tendance à dire qu’il avait mis en scène certains films où il avait joué. Il prétendait: «C’est moi qui ai fait l’Homme qui n’a pas d’étoile.» Or, le scénariste du film, Borden Chase, présent sur le tournage, disait que s’il avait bien donné un ou deux conseils, le film est entièrement réalisé par King Vidor.

Mais c’est un acteur qui a eu une conscience sociale. Très vite, il trouve des rôles intéressants, tourmentés, complexes. Il est très bon dans le Champion. Il a une force formidable dans l’Homme qui n’a pas d’étoile. Pour beaucoup de metteurs en scène, ce n’était pas un acteur facile. Fleischer, qui a tourné deux fois avec lui, dans Vingt Mille Lieux sous les mers et dans les Vikings où Douglas était coproducteur, disait qu’il avait eu beaucoup de mal.

Il n’acceptait pas toutes les directives. J’ai des sentiments mitigés. J’ai une admiration pour l’acteur et l’homme, toujours engagé dans le même sens avec des convictions démocratiques. Il a accepté de s’engager dans des films. Mais il a été assez dur avec pas mal de gens. C’est l’opposé de John Wayne, qui a une image d’homme conservateur mais qui, sur le plateau, était un homme adorable avec tous les petits acteurs, les ouvriers, les techniciens.

Douglas pouvait être extrêmement cassant et jouer les vedettes alors qu’il affichait des convictions démocratiques. Je lui suis reconnaissant pour un grand nombre de films, pour des choix de sujets qui sortaient de l’ordinaire. Il est très bon dans les Vikings, l’Homme qui n’a pas d’étoile, les Ensorcelés et les Sentiers de la gloire. Je ne sais pas si le film aurait pu se faire sans son appui. C’est déjà pas mal.

Bertrand Tavernier est l’auteur, notamment, d’Amis américains. Entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, éd. Actes Sud/Institut Lumière.

Commenter cet article