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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Frère(s)

1 Octobre 2018, 09:36am

Publié par PCF Villepinte

 

Kanaky, l’éblouissant livre de Joseph Andras consacré à la figure de Alphonse Dianou, militant indépendantiste tué lors de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa, en 1988.

Dianou. Il y a deux sortes de livres: ceux que nous lisons; et ceux qui font mémoire. Dès les premières phrases de "Kanaky" (éd. Actes Sud, 300 pages), nous pénétrons dans cet ailleurs de la littérature qui nous arrache de l’ordinaire et maintient en vie ce haut lieu de l’écriture majuscule: «Dire l’homme dont on dit qu’il n’en est plus un. Cerner le point de bascule, l’instant où l’espèce tombe le masque et décanille, la bave aux lèvres et le poil dru. S’en aller à la frontière, pister la borne, sonder l’âme des nôtres en disgrâce, destitués, révoqués.» L’auteur, Joseph Andras, manie la plume avec d’autant plus de solidité et d’excellence qu’elle ose embrasser une vaste réflexion sur l’histoire, débutée en 2016 avec "De nos frères blessés" (Actes Sud), hommage au militant communiste Fernand Iveton, guillotiné pendant la guerre d’Algérie. Cette fois, Joseph Andras nous plonge dans les creux et les reliefs de l’affaire de la prise d’otages de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, fruit d’un travail d’enquête dont on ne saurait qualifier l’origine tant elle remonte à la genèse référencée du genre. Avril-mai 1988: qui, d’âge raisonnable, ne se souvient de cette action menée par un groupe d’indépendantistes qui se solda par une intervention militaire d’une rare brutalité, et d’un bilan en forme de catastrophe pour la France, vingt et un morts, dont dix-neuf Kanak? Parmi les victimes, Alphonse Dianou, 28 ans, musicien, ancien séminariste, admirateur de Gandhi et militant charismatique du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste). Terroriste ou martyr, Dianou? Français ou «barbare» kanak? Pacifiste ou assassin? Chrétien ou communiste? «Un songe-creux envoûtant et égaré, au mieux; un dingue doublé d’une brute, au pis», écrit Andras. 


Le personnage – avec ses légendes antagonistes – a tellement intrigué l’écrivain qu’il est parti en Kanaky sur les traces de cette figure des luttes anticolonialistes du XXe siècle. Portrait en compassion et en compréhension d’un homme complexe et fascinant; journal de voyage dans les entrelacements terre-mer d’un archipel méconnu et délaissé; récit de rencontres et d’échanges nourris; reconstitution référencée d’un épisode sanglant sujet à de folles interprétations; réflexion sur les vestiges coloniaux de l’empire français. Tout cela pour, écrit-il, «battre en brèche la comédie de l’objectivité: la moindre des politesses». Andras ne le cache pas: «Le journaliste examine, l’historien élucide, le militant élabore, le poète empoigne; reste à l’écrivain de cheminer entre ces quatre frères.»

Quête. Et quel écrivain! Le bloc-noteur lit Joseph Andras et ferme les yeux d’émerveillement, pour mieux revenir en arrière, avancer, humer d’émotion la langue dans sa splendeur, tranchante, lyrique, ardente d’engagement, hypnotique à haute dose sans jamais desservir ni la curiosité, ni les faits (une faction à l’Élysée joue en secret l’escalade, des militaires terrorisent la population avec des méthodes dignes de la guerre d’Algérie, le FLNKS lâche ses troupes assiégées pour mieux capitaliser sur leur martyre), ni le héros ainsi brossé (Alphonse Dianou), ni le peuple qui s’y réfère (les Kanak), ni même les Français eux-mêmes, habitant pourtant ce pays à l’État oppresseur et assassin. L’écrivain devient «en ces terres le couteau bavard de leurs plaies», prenant le temps de parler, d’observer et de comprendre ce territoire blessé, où les inégalités entre les Noirs et les Blancs, les Kanak et les caldoches, mâchent la vie sous leurs dents acérées. À travers Alphonse Dianou, nous mesurons le poids du pouvoir politique, économique, du pouvoir central sur les corps. Toutes les voix se mêlent, y compris celles des militaires, racontant «à travers la trajectoire d’un individu une lutte collective aux racines fort anciennes». Joseph Andras l’écrit clairement: «La neutralité est l’autre nom de la collaboration.» Pas son genre. Les plus audacieux qualificatifs seraient insuffisants pour traduire ce qui, dans ce texte, nous chavire, nous embarque, nous crucifie par sa quête «de la» vérité. Un livre éblouissant. 


 

[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 28 septembre 2018.
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