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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

Robert Guédiguian : "Marseille ? On est obligé d’oser 
la comparaison avec New York"

1 Mai 2011, 16:24pm

Publié par PCF Villepinte

Culture - le 29 Avril 2011

L'Humanité des débats. L'entretien

 

Entretien. Depuis Dernier été, son premier film sorti en 1980, aux Neiges du Kilimandjaro, sélectionné au prochain Festival de Cannes dans la section Un certain regard, ce sont près de quinze films de Robert Guédiguian qui dépeignent Marseille, ses quartiers populaires, son industrie au crépuscule, sa solidarité… et desquels transpire encore et toujours de l’humanité.

Règlements de comptes dans les cités, soupçons d’«affaires», vote FN. Quand vous ouvrez votre journal, 
votre radio ou votre télé, 
comment réagissez-vous à l’actualité marseillaise de ces six derniers mois ?

Robert Guédiguian. J’ai toujours envie de défendre Marseille. C’est irrationnel, je sais, mais je suis toujours pour Marseille. Alors, je me dis que c’est toujours la mauvaise réputation. C’est toujours l’air de la Calomnie. On disait ça de Marseille il y a deux siècles ou trois ou dix. Parce que c’était une ville frontière et presque hors la frontière. Si on la pousse à la mer, en Méditerranée, cette ville n’est pas en France. Il y a quelque chose qui sent mauvais, toujours, dans cette ville. Il y a quelque chose de la cour des miracles, de populaire, de voyou, de canaille, d’étranger, bien sûr. Donc, cette mauvaise réputation se poursuit. Pourquoi je dis « défendre » ? On parle de l’« affaire » Guérini. Et Tiberi et Chirac à la mairie de Paris ? Comme disait Montesquieu, « tout pouvoir conduit à l’excès de pouvoir ». On parle du vote FN. Mais les quartiers populaires de Paris ou Lille sont aussi ceux où le vote FN est le plus fort. J’ai certes envie d’engueuler ma ville mais je sais pourquoi elle fait ça.

Les clichés sur Marseille, vous devez les affronter régulièrement dans votre quotidien ?

Robert Guédiguian. La calomnie, c’est un air qui ne s’arrête jamais. Les clichés, je me suis toujours battu contre. Comme ces clichés de la trilogie de Pagnol. J’ai toujours dit : « Excusez-moi mais Marseille, c’est pas quatre boutiquiers qui ne foutent rien toute la journée, qui boivent des coups. Ce n’est pas une place de village, c’est une grande ville, immense, ouverte sur le monde entier. Mon père ne va pas pêcher tous les jours, ne boit pas des pastis comme un trou au bistrot. Par contre, il travaille dans la réparation navale, il a eu 33 opérations, il a eu des accidents du travail, il travaille jour comme nuit et week-end. » Donc, déjà je m’élevais contre les clichés « boutiquier », « fainéantise », « on se prélasse au soleil ». Arrêtez vos conneries : à Marseille, les gens travaillent comme des dingues. D’ailleurs, les gens y sont nerveux, énervés, « speed ». Marseille, c’est plus proche de New York que de Paris. Arrêtez de nous raconter qu’on a un petit bout de lavande au bord des lèvres… Mais on continue à renvoyer ça, à dire qu’on est accueillants et rigolos. Pff… Les Marseillais ne sont pas accueillants du tout, je trouve, et pas si rigolos que ça.

La dernière fois que vous êtes revenu à Marseille, qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?

Robert Guédiguian. La restauration du centre-ville. Il y a quelque chose dans le fait d’avoir dégagé des vues et des perspectives qui me séduit du point de vue de l’architecture et de l’urbanisme. On fait apparaître un dessin du centre-ville. Je ne parle pas du point de vue économique ou sociologique où l’on fait comme dans toutes les grandes villes du monde : on enlève la mixité sociale et les populations pauvres des quartiers du centre-ville. Ce processus libéral est gravissime.

Dans La ville est tranquille, un personnage dit : « Cette ville changera de nature. » Pensez-vous possible de faire changer la nature même 
de Marseille ?

Robert Guédiguian. Je crois que c’est possible mais sur un temps très long. On rentre là dans l’histoire de la longue durée, comme disait Fernand Braudel. Mais c’est possible, oui, sur des siècles et des siècles. C’est à l’œuvre déjà. L’ancienne économie de Marseille, liée au port, a déjà disparu. Les quais sont désaffectés alors qu’ils étaient bondés. Une décision a été prise pour faire de Marseille une ville de loisirs, de tourisme. C’est en train de fonctionner. Imaginons cela dans trois, quatre, cinq générations. Bien évidemment que la ville sera très différente de ce qu’elle a été ces derniers siècles.

Votre réponse peut apparaître surprenante. De nombreux chercheurs soulignent au contraire que la politique de recomposition sociale est vouée à l’échec.

Robert Guédiguian. Je ne parle pas en tant que sociologue. Je formulais simplement une espérance… (Il s’arrête.) Pour tout dire, que cette ville change de nature, je m’en fous. Je ne serai pas là pour le voir et je ne suis pas un nostalgique. Je préfère une ville qui fonctionne à une ville morte. Je ne rêve pas que les raffineries Saint-Louis ouvrent de nouveau. Ce n’était pas le paradis. Ce n’est d’ailleurs jamais le paradis. Il n’y a pas de paradis perdu. Le paradis, par définition, reste à conquérir. J’ai une espérance, c’est que non seulement on ne la déloge pas, cette population marseillaise, mais qu’on la forme. Une anecdote personnelle. Quand je redescends à Marseille, il m’arrive d’aller dans des hôtels près du Vieux-Port. Il y a toujours un jeune homme ou une jeune fille, à l’évidence de seconde ou de troisième génération de l’immigration algérienne certainement, en tout cas du Maghreb, débutant dans le métier. Ils n’ont pas encore fait l’école hôtelière, ils ne sont pas encore bilingues. Mais ils sont jeunes, ils ont une vitalité d’enfer, ils ont envie de bosser. Ces jeunes, ils peuvent aussi être ingénieurs, informaticiens. La population peut s’adapter aux nouveaux types d’emploi. Il y a trente ans, ce jeune homme aurait peut-être travaillé dans une fonderie comme manœuvre à Saint-Antoine.

Une scène des "Neiges du Kilimandjaro", sélectionné eu prochain Festival de Cannes

Quand j’évoquais la « nature » de la ville, 
je renvoyais à la phrase du grand géographe marseillais, Marcel Roncayolo : « Le seul monument de Marseille, c’est son peuple. »

Robert Guédiguian. C’est marrant, parce que j’ai dit ça cent fois.

C’est peut-être de vous, alors…

Robert Guédiguian. Peut-être aussi que je l’ai emprunté sans le savoir. Ça m’est arrivé sur certains de mes films. Quelques années plus tard, je revois un film que j’avais vu à dix-sept ans et je me dis : « Tiens, je me suis inspiré de ça. » Donc, je suis tout à fait d’accord avec cette phrase. C’est pour cela que j’ai espoir. C’est assez inexplicable, cette façon dont se transmettent des choses depuis dix ou cinquante générations qui font que les Marseillais s’adaptent. Ils s’adaptent parce qu’ils viennent d’ailleurs. Et lorsque l’on vient d’ailleurs, on n’est pas fainéant, on a envie de s’en sortir. Il y a une espèce de rage dans cette ville. C’est pour cela que j’ai espoir dans la capacité des Marseillais à rebondir. Je suis moins pessimiste que les statistiques. Mon espérance c’est que, tout en changeant totalement d’activités, Marseille resterait Marseille.

Marseille sera capitale européenne de la culture en 2013. C’est un peu votre enfant naturel ce label, à vous, à Jean-Claude Izzo, 
à Massilia Sound System, à IAM. À «Marseille 2013», a-t-on simplement eu l’idée de venir voir Robert Guédiguian pour dire : 
« Que pourrait-on faire ensemble ? »

Robert Guédiguian. C’est moi qui suis allé les voir.

Pas eux…

Robert Guédiguian. Je ne veux citer personne ni mettre en cause quiconque. (Silence.) Il y a une chose de certaine, c’est que la bourgeoisie marseillaise ne m’aime pas et je le lui rends bien. L’exemple le plus récent est un ouvrage sur le cinéma où il y a trois lignes sur moi, qui ait fait quinze films à Marseille. C’est comme si j’avais fait quinze films à l’Estaque et pas à Marseille : je suis toujours des quartiers nord. Comme je suis bravache et matamore, marseillais quoi, j’emmerde ces gens-là. Je parle bien de la bourgeoisie marseillaise. J’en ai souvent parlé avec Edmonde Charles-Roux, qui la connaît mieux que moi, de l’intérieur, et qui la déteste aussi, disant que ce sont tous des rentiers. Dans les années 1960, ils ont tous mis du pognon dans l’avenue Foch à Paris, dit-elle, au lieu d’être des capitaines d’industrie. Là, pour le coup, on pourrait parler de cette bourgeoisie fainéante.

Dans le cadre de ce « Marseille 2013 », l’accent sera mis sur la Méditerranée. 
N’est-ce pas un peu réducteur, finalement ? 
Les Arméniens ne sont pas méditerranéens. 
Les Comoriens, non plus…

Robert Guédiguian. Les Asiatiques, non plus. Il n’y a pas que des Méditerranéens qui se sont échoués à Marseille. Oui, c’est réducteur. Marseille, c’est une ville-monde. On est obligé d’oser la comparaison avec New York, même si ce sont les États-Unis…

Non, New York, ce ne sont pas les États-Unis, comme peut-être Marseille, ce n’est pas 
la France…

Robert Guédiguian. On peut également la comparer à Tel-Aviv, qui n’est pas Israël.

Et dans cette ville-monde, le FN arrive en tête…

Robert Guédiguian. Là, j’ai honte. Quand je marche dans les rues de Marseille, je me dis un type sur quatre que je croise a voté FN. Mais, au-delà de la honte, je crois qu’il faut parler aux gens qui votent Front national. C’est surtout même à eux qu’il faut parler. C’est parce qu’on ne leur parle plus qu’ils votent FN. Je dis « on » de manière indéfinie, mais ce sont les partis, les syndicats mais aussi les individus. Et je dois m’inclure dedans. Au plus on ostracise, au plus ils voteront FN, surtout à Marseille. C’est ce côté marseillais bravache pour dire : « Je t’emmerde. » Il faut leur parler un peu comme avec Dédé dans Marius et Jeannette. Il a voté FN une fois dans sa vie et tout son entourage lui reproche de l’avoir fait et lui prouve qu’il ne fallait pas le faire en donnant des arguments.

La gauche ne « parle » plus à ces gens-là ?

Robert Guédiguian. La gauche est inexistante. J’ai déjà dit plusieurs fois que ce que je trouve le plus grave dans le déclin du PCF, ce n’est pas la disparition de la possibilité de prendre le pouvoir mais de la façon dont il structurait les « pauvres gens », pour reprendre les mots du poème de Victor Hugo, de la façon dont ça fabriquait de la conscience de classe, donc de la fierté, de l’identité. Et puis, ça cultivait, au sens strict du terme.

Je ne parle pas d’une perte politique mais d’une perte de civilisation. Aujourd’hui, c’est le vide. Les gens sont livrés à eux-mêmes. Des destins individuels continuent d’exister mais de façon collective, plus rien.

On vous sent nostalgique…

Robert Guédiguian. De ce point-là précis, oui, je suis nostalgique. Si j’avais une idée pour recréer cela, je la crierai vite et fort. C’est pour cela que je ne jette la pierre à personne. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas bien comment ce parti s’est dissous. Il s’est peut-être dissous au sens où on le dit d’une aspirine effervescente qu’on ne voit pas et qui est toujours dans l’eau. Alors, quelque chose pourrait se reconstituer, un parti d’extrême gauche – j’ai longtemps combattu cette expression mais aujourd’hui, j’appelle cela comme ça – qui défend les pauvres gens quotidiennement en leur faisant prendre conscience de ce qu’ils sont mais qu’ils ignorent, en les élevant, en leur disant : « Vous êtes un moment d’humanité. »

Dans vingt ans, quel serait ce personnage populaire qui deviendrait un héros de l’un de vos films ?

Robert Guédiguian. Je crois que ce serait la jeune fille ou le jeune homme que j’évoquais tout à l’heure. Il ou elle se serait totalement adapté(e) à son nouveau métier et connaîtrait par cœur tous les vins de France.

Entretien réalisé par 
Christophe Deroubaix

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