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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

"Le traitement militaire des révoltes est toujours en place"

13 Mai 2011, 08:34am

Publié par PCF Villepinte

côté quartiers - le blog d'Ixchel Delaporte

Jeudi 12 mai 2011 4 12 /05 /Mai /2011 13:59

Co-auteur du livre "Etat d'émeute, état d'exception"*, le sociologue Jean-Louis Olive revient sur les révoltes de 2005 et analyse leurs impacts politiques et institutionnels.

Vous avez choisi de titrer votre ouvrage collectif sur « les émeutes ». Pourquoi utiliser ce terme ?

Jean-Louis Olive. Il y a trois termes officiels : « état »,  « émeute » et « exception » qui renvoient à des réalités institutionnelles. Nous remettons en question le concept d’émeute. Je lui préfère le mot de révolte ou de rébellion. Le qualificatif d’émeute a été retenu par l’essentiel des médias et des politiques lors des événements d’octobre 2005 et c’est par ce terme que le public a eu accès à ces informations. C’est donc une manière pour nous de le reprendre à notre compte et de l’interroger.

Pourquoi sortir un livre six ans après les révoltes urbaines ?

Jean-Louis Olive. Ce livre est le résultat partiel d’un colloque organisé en octobre 2006 à Perpignan, un an après les révoltes de la région parisienne pour mettre à distance les faits. Nous voulions revenir sur ces événements tout en ayant eu les pieds dedans, puisqu’on a l’a vécu en direct à Perpignan en mai 2005. Il y a donc à la fois une distanciation intellectuelle et un désir de témoigner. Ces émeutes ont été mises en boîte par le discours médiatique. Dès la première nuit, les médias emploient quasi tous le même vocable. L’image télévisuelle fabrique des peurs chez les gens qui ne sont pas présents sur place. Nous avons donc procédé à une déconstruction de cette image fabriquée.

A plusieurs reprises, les articles soulignent la situation de paradoxe dans laquelle sont enfermés les habitants des quartiers populaires : à la fois on leur reproche de ne pas être comme les autres mais on préfère leur accorder un régime spécifique. Comment l’expliquez-vous ?

Jean-Louis Olive. Ca fait partie de la dialectique post-moderne qui est celle des grands ensembles urbains. On vit à 70% dans des villes et c’est l’environnement dans lequel les gens sont consignés à vivre. On s’aperçoit qu’il y a une manière de stigmatiser, de culpabiliser, de traiter des groupes, des populations, des acteurs collectifs tout en prétendant les sortir de leurs difficultés. C’est toute la logique des politiques urbaines et en particulier les politiques de rénovation urbaine. On voit des quartiers populaires qui sont radicalement transformés sans consultation des populations elles-mêmes ou bien des quartiers laissées à l’abandon dans un état de pourrissement. Ces populations sont stigmatisés, on leur reproche tous les critères constitutifs du différencialisme et du racisme, une banalité semble-t-il aujourd’hui dans la société sarkozienne. D’autre part, on évalue un surcoût : on leur donne trop d’aides sociales… Cette logique conduit à une poussée de stigmatisation qui annonce des lendemains encore pires. Tout cela pendant que les acteurs sur place essaient, eux, d’émettre des discours très différents.

Vous critiquez les partis politiques concernant leurs réactions face à ces événements de 2005. Que leur reprochez-vous ?

Jean-Louis Olive. Il n’y a de reproche mais un constat de désœuvrement complet. Pour certains, il y a eu une prise de conscience par l’ampleur du choc et par la violence des émeutes. En particulier pour les maires de communes très proches de leurs habitants. Pour d’autres, l’usage de l’émotion atteint son comble avec des mesures disproportionnées par rapport à des révoltes de groupes d’adolescents. Le déploiement de police, le jeu malsain qui s’est installé dans ces quartiers, l’état d’urgence décrété continuent à laisser des traces puisque le traitement quasi militaire des révoltes est toujours à l’ordre du jour. Les décideurs se sont placés à un niveau de réactivité émotionnelle et non pas sur un comportement responsable et prévisionnel. On entend toujours des conditions d’interpellation, « des façons de faire » de la police, toujours aussi inconséquentes et qui provoquent des réactions très virulentes en face.

Après ces émeutes, s’est construit le prototype du jeune garçon de cité macho, misogyne et oppresseur. Quelle est sa réalité ?

Jean-Louis Olive. Je ne pense pas qu’il n’existe pas. Et je pense que c’est parce qu’il existe que la construction est crédible. Mais, s’il existe, c’est à l’état de minorité caricaturale. Certains d’ailleurs ont fait de ce prototype un art de vivre. C’est une façon d’être chef de bande et de se distinguer dans son quartier, de jouer le jeu de la représentation médiatique mais je le répète, il s’agit d’une minorité en général en proie à des problèmes avec le pénal. Il y a aussi un jeu de dérision qui consiste à renvoyer  cette image au pouvoir, au journaliste, à l’élu, au sociologue, en allant de plus en plus loin. Ce comportement est complètement généré par nos peurs et prend racine dans un enfermement.

On entend souvent que les jeunes des quartiers ne respectent pas la République… Est-elle trop rigide ?

Jean-Louis Olive. C’est un appel à une République obsolète, figée dans un moule de cire. On élève des valeurs dans une pure abstraction. Etre en République, dans une société comme la nôtre, c’est être au cœur de tensions, de mouvements contradictoires, de nécessités économiques qui justifient des migrations. Le rapport entre l’identité et les différencialités ou les possibilités d’être différent est biaisé par des tensions. D’un côté on projette une République idéale qui n’a plus lieu d’être parce qu’elle se négocie au quotidien et qu’elle se déploie sous des formes inouïes où la violence est minoritaire dans le quotidien. D’un autre côté, on ne veut pas voir d’autres formes de renégociation, de réinvention de ce que pourrait être la chose publique par des acteurs qui n’ont pas accès à l’emploi et qui ont vécu l’échec scolaire.

L’avant et l’après émeute est ce temps qui n’intéresse pas les médias et qui pourtant contient l’essentiel des changements. Que s’y joue-t-il ?

Jean-Louis Olive. Avant l’émeute, il y a un choc collectif, un temps de recueillement. En général, une émeute se produit à la suite d’un événement tragique. L’émeute est d’abord un lieu de rassemblement. Quelques fois, ça produit autre chose qu’une émeute et le projet de violence n’est pas toujours abouti. L’émeute qui s’inscrit dans une sorte de dérapage recherche une redistribution de violence, comme dans une réciprocité. On essaie de faire mal à ceux qui nous ont fait mal, une loi du talion implicite. Le moment de la dislocation des manifestations est un enjeu similaire. Il y a une sorte de connivence attendue entre des casseurs et des policiers : un climat de guérilla urbaine, vécu comme une sorte de norme, comme un rituel qui n’est pas l’apanage des jeunes émeutiers. Dans les deux cas, émeutiers et manifestants voient la situation leur échapper et leur éclater dans le dos pour mieux stigmatiser leur goût pour la violence.

Ecoles, gymnases, gendarmerie ont été visés pendant les émeutes… S’agit-il d’institutions républicaines vécues comme des vecteurs d’humiliation ?

Jean-Louis Olive. Depuis les années 90, on n’est plus dans une perspective de dialogue mais dans une phase de conflit beaucoup plus construite. Une sorte de montée en puissance qui ne se fait pas de manière consciente. La violence décapante et déstructurante qui s’attaque à des cibles paternalistes  devient une violence adolescente profonde qui rappelle une crise d’identité et la non existence de l’adolescent dans nos sociétés. C’est aussi une réaction aux discours très violents de la Droite dure et du Front national. Pour nous sociologues, ça veut dire que sur les compteurs les plombs ont sauté. A Perpignan par exemple, depuis les émeutes de mai 2005, rien n’a changé. Tout ce qu’on a décrit s’est aggravé. Un rapport de police récent montre que la délinquance diminue sauf dans le quartier où l’attention des urbanistes est la plus élevée, le quartier de la gare. Les lieux portés par l’institution sont les moins sûrs. La ville n’a pas résolu les questions posées par ces jeunes.

 

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

* "Etat d'émeutes, état d'excetion. Retour à la question centrale des périphéries", par Jean-Louis Olive, Laurent Mucchielli et David Giband, Presses universitaires de Perpignan, 2010

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