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Bienvenue sur le blog des communistes de Villepinte

CINEMA

1 Avril 2013, 08:43am

Publié par PCF Villepinte

Par Thomas Bauder| REGARDS27 mars 2013

 

Révélé grâce à Canine, son premier long métrage magnifiquement claustrophobe, le cinéaste grec Yorgos Lanthimos poursuit son exploration de l’étrangeté des comportements humains avec ALPS, fable inquiétante et implacable dans laquelle il est question de prendre la place des morts. L’expression métaphorique et dérangeante d’une société au bord de l’abime. Un cinéma de l’essentiel.

  
 

 

Longtemps, le cinéma et la Grèce n’ont été principalement associés qu’autour de deux figures assez hétérogènes, l’une incarnée par Anthony Quinn, gesticulant dans le personnage crétois de Zorba, l’autre par le cinéaste contemplatif Théo Angélopoulos statufié de son vivant. Etrangement, c’est à la faveur de la crise financière qu’a émergé, autour de figure de la productrice Athina Tsangari, (et réalisatrice elle même d’Attenberg, découvert l’an passé) un cinéma grec remarqué par la cinéphilie festivalière d’Europe et d’ailleurs. Un cinéma tellement éloigné de la mélodie habituelle des films de fiction qu’on pourrait le dire « atonal ». Un cinéma qui travaille le déraillement scénaristique avec une belle constance, depuis son présupposé fictionnel jusqu’à son dénouement paroxystique.



Dans Canine Yorgos Lanthimos observait la réclusion volontaire, quoique totalement insane, d’une famille de la moyenne bourgeoisie jusqu’au morbide le plus achevé. Dans ALPS son nouveau film, le cinéaste grec s’attache à suivre un groupe d’individus dont l’activité, étrange et à mi-chemin entre le service à la personne et le travail du comédien, consiste à remplacer, auprès de la famille ou des proches, celles et ceux qui ne sont plus. Un ami dont il ne reste qu’une ancienne photographie et la casquette de capitaine de navire, un mari disparu, une maitresse ou une amante, mais aussi une jeune fille de seize ans, joueuse de tennis, décédée des suites d’un accident qu’il va falloir incarner auprès de parents en détresse. Revêtant certains effets de la défunte, prononçant des phrases convenues d’avance, rejouant certaines scènes à la demande de la famille, l’infirmière - ici les membres qui officient au sein du groupe ne possèdent pas de noms – va s’acquitter de sa tache avec un investissement qui n’aura d’égal que son incapacité, passée la trentaine, à incarner de façon convaincante une adolescente. Personnages égarés dans leurs simulacres d’existences, tout comme nous aussi parfois, devant ce film hypnotique.

Mais derrière l’enchainement de situations, au mieux absurdes, néanmoins tirant constamment vers le malaise, ce qui se dévoile dans le creux de l’écriture et de la mise en scène, c’est la représentation d’une société dont les digues du surmoi se seraient effondrées. Une société dans laquelle la prise en charge du deuil ou de la douleur de la perte, par des avatars travestis irait de soi dès lors qu’elle est rémunérée et fait l’objet d’un contrat commercial. Une société qui serait devenue incapable de réagir malgré le franchissement de paliers toujours plus grands dans la déshumanisation des rapports individuels. Une société qui bien entendu, ne ferait aucunement l’économie d’une multitude de chefs, sous chefs et contremaitres, plus ou moins effrayants, agents indispensables de l’approfondissement des mécanismes de la servitude volontaire. Ainsi, même si Yorgos Lanthimos se défend d’avoir réalisé un film politique, on ne peut s’empêcher de convoquer la situation économique et idéologique de la Grèce pour servir de grille de lecture à ce que ALPS projette sur l’écran. Notamment cette économie souterraine, clandestine même, que la baisse des salaires et l’augmentation des impôts a rendu indispensable à la survie de millions de citoyens, sans parler du risque de retour du fascisme, présent dans les deux films de Lanthimos et de moins en moins contenu par le corps politique hellène.

Quand on lui pose la question de savoir comment une cinématographie peut s’épanouir dans un tel contexte, Lanthimos répond à sa manière, de façon légèrement absurde. Notant tout d’abord l’extrême liberté créatrice de ceux qui n’ont rien, aucun financement, et montent leurs films sans autres contraintes que celles du « do it yourself » il met aussi en avant le temps disponible de quelques uns, dont lui, venus de la publicité et profitant depuis la crise des très longues périodes sans travail pour se consacrer à des activités plus nécessaires, plus essentielles. Le cinéma, pour eux, comme pour nous, en fait partie. Ce bonheur du cinéma, surgi au beau milieu d’un désastre, voilà bien l’expression de la formidable capacité d’adaptation grecque, sans que l’on sache pour autant, entre résistance et résilience quel élan l’emportera.

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